Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionDecember 6th, 2015
  • « Ma tente est étanche, tant qu’il ne pleut pas »

    J’ai vérifié cette affirmation un certains nombre de fois, mais cette nuit, j’ai battu des records ! Autant elle s’était très bien comportée au dernier Rêve de l’Aborigène, autant elle n’a pas vraiment été à la hauteur cette fois. Elle est détrempée. Comme mon duvet. Il pleut encore un peu, et je replie tout ça un peu comme je peux. Je n’aime pas l’idée de rouler en boule mon sac de couchage mouillé, mais je n’ai pas le choix. La tente me dérange quand même un peu moins.

    Je dis au revoir à mes hôtes, et je reprends la route. Un peu inquiet : le chemin était bien boueux la veille, comment se comportera-t-il aujourd’hui ? Mais tout se passe bien. Et 700 mètres plus tard, je suis de retour sur la route principale. Je roule une vingtaine de kilomètres avant d’arriver à la zone de protection naturelle de Calakmul. Oui, les ruines sont perdues dans la jungle. Une jungle qui plus est qui est protégée. Je paie les droits d’accès, et repars pour une quarantaine de kilomètres. Oui, l’accès à Calakmul est loin d’être simple. Je me serai peut-être débrouillé en stop, mais c’était pas gagné, et je ne regrette pas du tout la voiture.

    J’arrive enfin à destination, et paie les frais d’accès au site. Ça commence à faire un peu beaucoup. Frais d’entretien de la route, frais d’accès au parc naturel, frais d’accès aux ruines… j’en viens presque à me demander si chaque bâtiment n’aura pas une petite guérite à l’entrée…

    J’ai pris l’habitude de faire des photos de tous les panneaux que je croise pendant que je visite des ruines. Ça me sert à prendre des notes pour plus tard, me rappeler certains informations, et ça me permet de fournir des détails techniques, plus ou moins intéressants, mais que je trouve quand même parfois nécessaires. J’écris ensuite mes articles en relisant régulièrement le contenu des panneaux. Quand en plus je suis dans un endroit particulièrement civilisé, je peux même aller chercher des informations complémentaires sur internet. Je suis arrivé à Calakmul avec deux batteries d’appareil photo vides, et une troisième (et dernière) batterie clignotante. Mon cerveau est saturé, mes cartes mémoires débordent, mes batteries sont vides… tout cela est plus intense que je ne l’aurais pensé !

    J’ai décidé de ne pas faire de photos de panneaux, préférant privilégier les bâtiments (et là encore, en étant un peu radin en photos). Vous verrez moins de contenu visuel sur cet article. Moins de contenu technique aussi. Peut-être que cela le rendra plus digeste ? Et puis je l’ai écris quelques jours plus tard, perdu au milieu de la jungle, sans électricité. Donc au stylo, sans référence aucune aux photos que j’avais pu prendre pour me rappeler quand même un peu les lieux. Il faut bien changer un peu l’approche, parfois, non ?

    Il n’empêche, j’avais pris la peine de copier-coller trois informations depuis internet (absence complète d’infos sur wikitravel – il faudrait que je complète). Je prends même le temps de vous les traduire.

    Calakmul n’est pas seulement gigantesque, elle est aussi très vieille. Un bâtiment d’une douzaine de mètres de haut avait déjà été érigé sur le site entre 400 et 200 avant JC, et d’autres bâtiments majeurs datent de 350 avant JC. Cela permet de comprendre un peu mieux certaines des énormes structures de Calakmul : les mayas avaient l’habitude de construire leurs temples par dessus ceux qui existaient déjà. L’histoire de Calakmul est suffisamment ancienne pour permettre d’empiler de nombreux temples les uns sur les autres… 

    Calakmul a été observée pour la première fois depuis un avion en 1931, par Cyrus L. Lundell, lors d’une expédition botanique. C’est lui qui a nommé ainsi le lieu, construit des mots mayas « ca » (deux), « lak » (à côté) et mul (montagne, pyramide). Le nom maya originel, « Ox Te’tuun » (le lieu des trois pierres), fait sans doute référence à la pyramide triadique « Structure 2 ». 

    Ces deux bribes d’information viennent du site Mayan Ruins que j’ai découvert par hasard et qui, je trouve, est une source vraiment intéressante. Notamment pour quiconque voyage (ou prépare un voyage, suivez mon regard…) en terre Maya…

    Bon, d’accord, j’ai quand même pris en photo le premier panneau. Parce que le premier panneau, il regorge quand même d’informations intéressantes :

    D’après des investigations systématiques des lieux, depuis les années 90, ce site est le plus grand centre urbain de la partie sud de Campeche (parenthèse géographique : la péninsule du Yucatan se découpe en trois régions, suivant un logo volvo inversé, et décentré vers la droite : au nord ouest et au sud ouest, l’état de Campeche, au nord centre et un peu est, l’état du Yucatan, et la bande côtière, Quintana Roo et son assynchronisme horaire sur lequel je reviendrai). Du fait de son emplacement géographique, plus ou moins au centre des terres mayas, la région de Peten (plutôt associée au nord du Guatemala et à Tikal, mais donc aussi au sud du Mexique et à Calakmul) a reçu une influence à la fois du nord et du sud. Calakmul faisait partie d’une coalition régionale avec les sites de El Mirador (ah, El Mirador, d’une façon ou d’une autre, un jour ou un autre, j’irais te voir, et je parlerai de toi à mes lecteurs), Nakbe et Uaactum. Cette coalition était régulièrement engagée dans des conflits (oui, les mayas sont un peuple très spirituel, mais très guerrier aussi), notamment avec la voisine Tikal, rivale de tout temps (Tikal, dans le nord du Guatemala, n’est pas si loin que ça, à pied en traversant la jungle – mais il n’y a pas de route à ce niveau, il faut faire une grande boucle, un grand détour, qui passe par le Belize, avant de rejoindre Flores, et de remonter vers le nord).

    Comme la plupart des principaux sites de la grande période Classique, Calakmul est arrivée à son déclin. Malgré tout, les changements politiques de la fin de la période Classique, ont permis à la ville de garder un peu d’importance dans la région du nord, et de profiter un peu de la prospérité de la région à ce moment là. Pendant la période Préclassique, Calakmul était surtout un lieu de cérémonies, comme en témoignent la présence de très nombreuses offrandes dans les bâtiments de Calakmul. Ces offrandes témoignent également que le site a été actif jusqu’à la fin de la période Post Classique.

    Ma première impression face à Calakmul en a été une de perplexité. Le site est grand. Très grand. Très très grand. Et il y a trois parcours pour le découvrir. Court, moyen, long.

    carte

    [un click pour agrandir]

    Je ne suis pas pressé. Je dois rendre la voiture à 18h. J’ai trois heures de route. Plus de la marge, je dois quitter le site à 14h. Considérant qu’il est 9h, j’ai tout mon temps. Et oui, considérant qu’il m’a fallut une heure pour venir et une demi heure pour me préparer, je me suis bien levé à 7h30. Même si mon réveil indiquait 6h30. Parce qu’il ne faut pas oublier que Chetumal est dans l’état de Quintana Roo. Qui est la seule zone de la région à adopter le « winter time », pour faire plaisir aux touristes américains. Et Calakmul est dans l’état de Campeche. Il y a donc une heure de différence. J’ai retrouvé cette heure hier, dans le bus, en arrivant à Calakmul. Je l’ai reperdu en repartant. Bref, pour résumé, je n’ai pas la moindre idée de l’heure qu’il est. Enfin si. Mais non. À moins que… peut être ?

    J’ai pris l’itinéraire long, pour en voir le plus possible. Le site en tant que tel commence assez loin de l’entrée, et la visite commence donc par une longue promenade. Il n’y a presque personne. Je marche seul. Pieds nus. C’est l’une des choses qui me plait dans le fait de marcher pieds nus : outre le contact direct avec le sol, c’est l’absence quasi complète de son produit lors de la marche. Et je me sens ainsi beaucoup moins intrusif. J’ai moins l’impression d’envahir les lieux, que de m’y fondre. À part un lointain moteur de camion pendant un moment, les seuls sons que j’entends sont les sons de la jungle. Vent dans les arbres, gouttes tombant des feuilles, chants d’oiseaux uniques et jamais entendus auparavant… très vite, ma visite des ruines se transforme en promenade reposante dans la jungle. Des panneaux me racontent tous les animaux que je pourrais peut-être voir. Tant que l’on évite la rencontre avec un jaguar, ça me va.

    Le premier groupe de bâtiments que je croise ne me parle pas plus que ça. Quelques stèles, un escalier, mais… je ne sais pas. Il manque quelque chose. Un peu après, j’arrive à un deuxième groupe de bâtiments. Celui-ci me parait plus prometteur, mais une barrière empêche l’accès. Un bruit de générateur et autres sons typiques d’un chantier indiquent que des rénovations sont en cours. Je continue donc mon chemin, jusqu’à arriver à un grand ensemble résidentiel. Beaucoup de murs, pas très hauts, dans tous les sens. À nouveau, assez labyrinthique. Absence complète de toit. Tous les bâtiments s’arrêtent à la même hauteur. J’imagine que les pièces étaient couvertes en matériaux périssables, comme c’est presque partout le cas : armature légère en bois et couverture en herbe ou en feuille dont il ne reste rien.

    Je continue mes explorations, un peu perplexe. J’avais lu des commentaires très positifs sur la magnificence de Calakmul. Une ville capable de faire de l’ombre à Tikal devait quand même être assez impressionnante. Je continue de suivre mon itinéraire, en restant sur ma faim. Les bâtiments sont beaux, certains temples me plaisent bien. C’es juste que j’attendais quelque chose de plus… plus.

    Je franchis une barrière ouverte, à un moment, et me retrouve au milieu de travaux de rénovations / fouilles. Les ouvriers me regardent passer, sans un mot. Je n’ai aucune idée de si j’ai le droit d’être là ou pas. Je préfère faire demi-tour.

    Un peu après, je me retrouve au milieu de ce qui semble être la grande place centrale. L’ensemble s’étale beaucoup, mais les arbres qui ont pris possession des lieux empêchent de vraiment saisir la surface totale des lieux, le volume ainsi créé par les temples… Je serais curieux de voir les lieux dégagés. Comme ils l’étaient sans doute quand la ville était habitée… Là encore, il y a de nombreux temples, quelques édifices, et là encore, je reste un peu sur ma faim.

    Je finis par me demander si j’ai pris le meilleur itinéraire. Le parcours long me donne l’impression de contourner les lieux plus que de les traverser. Je dévie un peu de l’itinéraire quand je vois des bâtiments qui me plaisent, mais je me rends compte que, n’y ayant pas du tout pensé, je n’ai plus aucun point de repère. Il est facile d’être désorienté dans la jungle quand tout ce que l’on voit, ce sont des arbres, et que le soleil est bien caché derrière les nuages. Alors je préfère suivre le plus respectueusement possible mon itinéraire « imposé ».

    Je finis par arriver devant une pyramide beaucoup plus imposante. Beaucoup plus grande. Ce n’est pas forcément que je ne suis intéressé que par les très grosses pyramides, très hautes. J’aime les bâtiments qui dégagent quelque chose. Et il est vrai que les bâtiments résidentiels, aux murs certes épais, ne dégagent pas grand chose et n’ont -pour l’anthropo-archéologue néophyte que je suis- que peu d’intérêt. Quand aux pyramides de moyennes tailles, certaines me parlent, d’autre non… et il est vrai qu’ici, à Calakmul, j’ai plaisir à les voir, à les regarder, mais le plaisir s’arrête là.

    Je suis donc assez content, donc, de voir cette pyramide sortir de la jungle. Massive, impressionnante, et pourtant accueillante. Contrairement à Chichen Itza où il se dégageait de l’ensemble des ruines un besoin de dominer et d’écraser, je me sens ici comme à Ek Balam. Dans un lieu serin, calme et harmonieux. Cette harmonie contribue à m’apaiser et à rendre cette promenade dans la jungle encore plus agréable.

    Une fois de plus, j’attaque l’ascension en prenant mon temps. En respirant profondément. Je ne peux m’empêcher de trouver quelque chose de très solennel dans le simple fait de monter des marches. La symbolique de l’élévation ne m’échappe évidemment pas. Mais ce n’est pas que ça. Les marches sont raides, obligent d’avancer à un rythme lent. Je me concentre sur ma respiration pour ne pas être essoufflé, mais la distance est tellement petite entre un exercice respiration et de la méditation…

    Comme d’habitude, je ne regarde pas derrière moi. Je grimpe d’une traite, attendant d’arriver au sommet… et la vue m’éclate en plein visage. La jungle, une fois de plus, s’étale à l’infini. Dans toutes les directions. Là bas, c’est le Guatemala. Impossible de deviner la frontière, évidemment, mais elle n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres. Un peu plus loin, El Mirador (…) et encore plus loin, Tikal. Bientôt…

    Je distingue les rideaux de pluie, qui s’en viennent, par vagues successives. Voiles troubles, traversant l’horizon, et se rapprochant plus ou moins lentement. À quelques centaines de mètres à peine, surgit une autre pyramide. Gigantesque. En face, une autre, beaucoup plus petite, lui répond. Elles sont magnifiques ces ruines qui dépassent des arbres. Calakmul. Là où deux pyramides sont proches. Je suis sur l’une, et je vois l’autre.

    Je suis bien, en haut. J’ai trouvé ce que je cherchais. Cet état de connexion avec tout ce qui m’entoure. Cette impression de faire partie d’un tout, et que ce tout m’accepte. Je reconnecte avec mon présent, mais aussi avec mon passé et mon futur. Je sors mon petit carnet de ma poche, pour écrire quelques mots. J’ai l’impression qu’ici, avec l’univers comme témoin, ils ont encore plus de force. J’ai l’impression que ces mots, qui sont dans ma tête depuis quelques mois et que je répète régulièrement, ces mots sont encore plus vrais ici. Ils ont encore plus de force. Encore plus d’impact. Et c’est l’endroit et le moment parfait pour finalement les écrire. Comme lors de ma dernière visite aux sources chaudes d’Umquat, je m’invente mon propre rituel. Trouve mes propres mots. Une façon unique de m’adresser à l’Univers.

    J’ai l’impression d’avoir bouclé un tout. J’ai fini avec le Mexique pour le moment. J’en ai fini des ruines, aussi. Calakmul sera ma dernière avant un petit moment, je pense. J’ai trouvé au Yucatan ce que je ne savais pas être venu y chercher. Comme toujours, j’ai laissé un peu de moi dans ces terres magiques et magnifiques. Les ruines, depuis Teotihuacan, m’ont offert beaucoup plus que ce que je pensais être capable de recevoir. Elles ont été un cheminement. Un chemin. Une évolution. Une transformation. Je continue désespérément à trouver une façon de traduire le concept de « journey ». Mais oui, ma journey spirituel au Mexique et au travers des ruines se terminent ici.

    Je redescends l’esprit heureux, l’âme en paix, et en communion avec l’univers tout entier. Ignorant la pluie qui a commencé il y a un moment maintenant.

    Structure II

    Le voyage spirituel a beau être terminé -ou plutôt momentanément interrompu- (pour la partie « ruines mayas ») je n’en suis pas moins toujours au beau milieu de Calakmul, et il est hors de question que je parte sans dire au revoir à ces deux dernières pyramides.

    La première est de loin la plus impressionnante. J’ai du mal à évoluer son volume. Ses dimensions. Sa hauteur. Je monte jusqu’en haut. Admire la jungle au milieu de la pluie… avant de me rendre compte qu’il y a une deuxième pyramide sur la première ! Comme expliqué au début de cet article, les mayas avaient tendance à « retoucher » les bâtiments, rajoutant un étage, une couche, un côté, de temps à autre. En général, donc, plus un bâtiment est vieux, plus il devient complexe.

    reproduction

    Je me dirige enfin vers la dernière pyramide, un peu plus loin. Elle fait face à celle-ci, par delà ce qui devait être une esplanade impressionnante, bordée de temples plus petits des deux côtés. Là encore, je serai curieux de voir les lieux sans arbres, pour avoir un meilleur aperçu des volumes et des distances.

    Je monte ma dernière pyramide, fais quelques photos, et attaque le chemin de retour, non sans demander les indications à un moment. Un vrai labyrinthe par ici !

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