Je ne sais pas si les nuits se sont réchauffées, ou si c’est d’être collé à un mur en pierres sur un sol en cailloux qui aide, combiné au fait que j’utilise ma toile de tente en couverture supplémentaire (bin oui, une toile de tente, ça sert à garder au chaud, non ? ). En tout cas, j’ai bien dormi, il est tôt, je suis prêt à partir à l’aventure. La vallée est encore sous la brume, et ça me plait bien. Ça change encore le paysage (dont je ne suis de toutes façons toujours pas lassé).
Le départ pour le Pico Yoras, ou Burin, c’est selon, se fait depuis le petit village de Liegos, à une vingtaine de minutes de voiture. J’arrive quarante minutes plus tard. Belle perf, non ? Mais c’est -entre autre- à cause du banc le plus mas grande de Leon. Je pense que les habitants de Búron ont voulu se moquer des habitants de Riaño et de sa plus grande balançoire d’Espagne. Parce qu’en plus, à Riaño, ils ont aussi le banc le plus mas bonito de Riaño (d’où la vue est en effet magnifique). Bref, à Búron ils ont le plus grand banc de la région, et ils en sont fier.
Et il offre une vue sympa. Sûrement encore plus quand y a pas la brume.
Et donc, il est 9h30 quand je me prépare pour l’ascension. Je prévois 4h30 de montée, donc un sommet à 14h. La météo prévoit une petite pluie (sans orage) à partir de 15h. Tout est beau ! Si tout se passe bien, je serai rafraichi sur la fin de la descente. C’est bien organisé !
Et donc, je pars marcher. En traversant le petit village de Liegos, puis en suivant la vallée. Ce qui est bien, c’est que le Pico Burin (je ne sais pas pourquoi il porte deux noms, mais les panneaux d’indication marquent tous Burin, donc même si je m’étais habitué à Yoras, je préfère faire le changement pour Burin), le pico, donc, il s’assume. Il est là. Et il nous le fait savoir dès le départ. « Coucou c’est moi, bon courage ».
J’adore sa façon de dominer le paysage pendant tout le début de la balade, se contentant de devenir plus gros et plus haut au fur et à mesure que l’on approche.
Et finalement, après un bon trois ou quatre kilomètres à marcher sur du plutôt plat, on attaque la première partie de la montée. On suit un chemin d’entretien. Ça monte vite, mais confortablement. C’est large. Suffisamment raide pour que le dénivelé augmente rapidement, mais pas trop pour pas se détruire les jambes instantanément non plus.
À force de monter, le paysage varie. Les points de vue évoluent aussi. Les jolies montagnes qui me tenaient compagnie pendant la partie plate, je commence désormais à les regarder de haut. À un détour de chemin, je vois un petit sentier qui s’écarte un peu, je le suis quelques mètres pour aller profiter de la vue, avant de revenir à mon chemin principal.
Sans oublier de faire un petit panoramique en chemin bien évidemment.
Et je repars. Il fait chaud, mais j’ai un t-shirt sur la tête. Ça fait soif, mais j’ai trois litres d’eau. C’est fatigant, mais j’ai tout mon temps. J’aime bien ce rythme de grimpette, et je me laisse entraîner sans hésiter. À chaque virage, je me demande si je vais enfin avoir franchi la ligne de crête pour voir le lac et Riaño depuis un autre point de vue. À chaque virage, à chaque détour, je découvre que ça continue. C’est pas grave. Je continue moi aussi. Je sais que je finirai par l’avoir mon point de vue ! Mais il continue de m’échapper. Et d’ailleurs, j’ai l’impression qu’il y a autre chose qui m’échappe. Je viens d’arriver à un plateau, il y a une petite bosse un peu plus loin, mais je trouve que je me suis pas mal éloigné de Burin. Je sais que je suis supposé le contourner, mais là…
Et en effet, quand je regarde la carte sur mon téléphone, je découvre que je me suis laissé emporter. Beaucoup trop. En fait, le petit chemin que j’ai pris tantôt pour un petit détour pour profiter de la vue, c’est le chemin que j’aurai dû continuer à suivre… je regarde un peu la carte et la bosse devant moi. Je sais que depuis la bosse, je pourrais (enfin !) voir le lac. C’est pas beaucoup de dénivelé en plus, ça vaut la peine.
Et en effet, arrivé au sommet, sans aucune surprise, la vue sur le lac est absolument superbe.
On voit partout. Les petites vaches tout en bas, les jetskis qui tournent en rond, Burin qui m’attends sagement…
Ah, et aussi quelques magnifiques spécimens de pigeons locaux ! C’est l’autre raison pour laquelle je me trimballe un 150-500 de 40 kilos. Oui, c’est le fun de rapprocher ce qui est loin. Mais quand il y a des pious pious, c’est encore plus amusant ! Rendu là, la qualité du 500mm devient aussi son défaut : pas évident de faire une mise au point et une image nette quand ça bouge aussi vite !
J’ai une micro passion pour les rapaces. Elle remonte à fort fort loin. CE1, école de Veyrin. On avait planifié une sortie scolaire au parc pour oiseaux de Courzieu. Et le parc savait bien s’y faire : il avait envoyé des fiches préparatrices pour que notre enseignant nous prépare comme il se doit. Je me souviens encore de ces petites fiches en carton buvard bleu. Avec les infos sur les oiseaux. Les silhouettes. Et les envergures. Aigle royal : 2m40. Vautour fauve : 2m70. Vautour moine : 2m80. Plus de 10 ans plus tard (pas mal beaucoup plus de 10 ans, même) je me souviens toujours de ses trois chiffres. Et des 320 km/h du faucon pèlerin en piqué. Plus rapide que le TGV (de l’époque)… Il y avait plein d’autres oiseaux présentés. Petits ducs, moyens ducs, grands ducs. Chouette effraie, chouette chevêche. Mais ce sont vraiment ces quatre là qui me sont restés. Et regarder des vautours fauves se balader en liberté, voler en toute zénitude, c’est quand même quelque chose. Ça me renvoie à ce ranch où je me suis retrouvé en Oregon. Ranch de réhabilitation d’oiseaux. Où j’avais pu les accompagner lors de la sortie d’un aigle. L’aigle qui annonçait d’un cuicui assez convaincant qu’il était ici, qu’il était chez lui, et qu’il était en chasse.
C’est bien beau le souvenirs, mais en attendant, moi, je ne suis pas là où je devrais. L’embranchement, il était 150 mètres plus bas. Alors que je suis parti pour un D+ de 900, j’ai pas vraiment envie d’en rajouté un 150 bonus… alors je prends un long moment pour regarder la carte, vérifier les lignes de niveaux, le tracé que je dois rejoindre. Et au lieu de redescendre, je pars tout droit à l’horizontal. Ça se fait plutôt bien. Et à force d’avancer dans la bonne direction, je fini par retrouver le sentier que j’avais perdu.
Pis je croise une vache.
Me semble que si j’étais une vache espagnole, ça me plairait d’habiter ici. Forcément, je perdrais mon anglais, mais je suis pas sûr que ce soit très très grave. J’en aurai probablement plus besoin. Après, avant de venir m’installer, je passerai quand même voir les copines de l’usine pour les inviter, parce qu’avoir des vaches anarco-révolutio-terroristo-indépendantisto-autonome dans le pré, ça serait quand même vraiment nice. Ça garantirait une bonne ambiance. Pis après, je pourrais passer les journées tranquilles à admirer le paysage. Après, c’est sûr que le jour où Marguerite va se tuer en se pétant la gueule depuis un rocher -pis je comprends toujours pas ce qu’elle est allée foutre là-bas, je passe mon temps à lui dire qu’il n’y a rien à brouter dans les rochers, mais elle passe son temps à vouloir aller se balader là-bas- je pense que le jour où Marguerite va se tuer, bin je vais être un peu triste, c’est sûr. Mais bon, en même temps ça fera plaisir à Gontran, Gertrude, Guilberte et Grundig. Ouais, le pauvre il s’appelle Grundig. Ses parents ils ont trouvé son nom dans un catalogue, pis ils pensaient que ça ferait moderne, et que ça allait l’aider dans la vie. Comme si un vautour qui s’appelle Grundig il allait être aidé dans la vie. Enfin, moi j’aurai Marguerite et Marguerite pour m’aider à faire mon deuil. Mais ça prendra un petit peu de temps. Hey, d’ailleurs, pourquoi tout le monde s’appelle Marguerite ? Faut-tu s’appeler Marguerite quand on est une vache ? Pis d’ailleurs, comment je m’appelle moi ? Enfin bon, moi chuis bien heur.. oh ! un touriste. Qui fait des photos de moi. Bon, bin je vais sourire ! Bref, je suis bien heureux là-haut à être une vache espagnole, et j’en profite tranquillement !
Et donc, la suite du chemin consiste à faire tout le tour de la jolie montagne, pour monter par l’autre côté. Parce que depuis ce côté, ça parait compliqué :
Ça descend un peu, ça remonte, ça gambade dans les fourrés. C’est pas toujours très agréable. C’est pas toujours très bien marqué. Ça gratte parfois beaucoup les jambes. Mais la vue est toujours aussi superbe.
Et à force, je finis par arriver à l’autre bout.
Au col de Burin.
Et donc, un grand classique de ces moments là : « yapuka ». J’ai les jambes bien fatiguées. Veut veut pas, ça grimpe quand même beaucoup. C’est fatigant. Et il fait chaud. Mais j’ai décidé que cette fois, le petit déjeuner n’attendrait pas : la tortilla de patata sera servie au sommet. La classe, non ? Belle motivation pour cette dernière ligne droite en tout cas !
Et j’arrive au sommet.
Et que dire que je n’ai pas déjà dit des tas de fois en arrivant à un sommet. C’est beau, c’est superbe, c’est magnifique.
Je m’émerveille, encore et encore. Je regarde le Pico Gilbo, si difficile, que j’étais si fier d’avoir grimpé, et qui me parait tout petit depuis ici. Riaño là-bas. Le lac. Les montagnes. Partout. Plein de montagnes. Vers le nord, les deux autres « murailles » des Picos de Europa.
Que je ne verrais pas sur ce voyage, parce que j’ai d’autres projets. Mais que je reviendrais voir. Découvrir lesquelles je peux grimper !
Un petit bout de la balade que j’ai faite hier aussi.
Passé, présent, futur, tout ça tout ça.
Je m’assoie confortablement. Pose (pause) mon sac. Sors ma tortilla. L’ouvre. Et m’y attaque avec enthousiasme.
Pour la petite anecdote, je voyage sans couteau ni fourchette. Je n’en avais pas en partant, je n’y ai pas pensé. Et je trouve ça plus simple de trouver ça drôle que de chercher un couteau et une fourchette. Alors je fais sans. Pour le fromage, c’est intéressant. Pour la tortilla, ça fait vraiment sauvage. Elle n’en ai que meilleure !
Mon sac à dos sera plus léger au retour. J’ai mangé les 2/3 de mes 600 grammes de tortilla. Toujours ça de pris ! Quand je regarde la composition de mon repas (très équilibré) je ne peux m’empêcher de constater le fort taux de sel. J’ai clairement dépassé ma consommation recommandée quotidienne. En même temps, vue mon activité sportive actuelle, consommer un peu plus de sel me parait pas très grave. Après une ascension comme celle-là, j’ai de quoi payer une année de gabelle en rinçant mon t-shirt.
Le cœur toujours aussi léger et enthousiaste, je peux me lancer dans la descente. Je croise deux grimpeurs. Le deuxième semble prêt à cracher ses poumons. Mais il continue de monter. Les deux doivent avoir dans la deuxième moitié de la cinquantaine. À part eux, je n’ai vu qu’une madame et son genre de caniche qui redescendait quand je suis arrivé au col. Qui devait avoir le même âge. L’éclipse est passé, les touristes sont tous partis. Il ne reste que quelques personnes sur les chemins de montagne.
J’échange quelques mots avec le monsieur qui n’a plus de poumons, parce que je trouve son t-shirt très à propos. Il y a écrit « keep moving » dessus. Et c’est exactement ça le programme. Sauf qu’il ne semble pas me comprendre. Pas bien grave. Moi je continue de descendre. Et de retour au col, au lieu de prendre à gauche, d’où je suis arrivé, je prends à droite. Une autre boucle.
Mon détour m’a quand même pris un moment. Il était 14h30 au sommet. Des nuages qui se rapprochent, mais pas de pluie à l’horizon. Ça fait un petit moment que je descends déjà quand j’entends le premier grondement lointain. Suffisamment lointain pour ne plus avoir à m’inquiéter.
Je me pose un peu des questions sur mon stock d’eau. La balade est plus longue que prévu. Ça va faire six heures que je suis parti. Si mes calculs sont bons… et en effet, ils sont bons. Je découvre que je n’ai plus d’eau. Ça ne m’inquiète pas plus que ça. Il me reste tout au plus deux heures de marche. Ça va être désagréable sur la fin, mais c’est tout à fait gérable. J’ai à peine pensé ça qu’un magnifique glouglou se fait entendre. Des sources, il y en a vraiment beaucoup dans la région. Mais celle-ci, elle est particulièrement bien placée !
Je fais le plein d’eau, dis merci à la source, profite de ces 1 mn 45 de repos, et je reprends la descente. Ça commence à être long et à tirer sur les jambes. Je sens la fatigue. Mon téléphone raconte n’importe quoi en m’annonçant 1300 mètres de dénivelé (et accessoirement, il s’est coupé au sommet, pensant que je faisais une pause, alors que manger de la tortilla, c’est pas une pause !). Mais je pense que j’ai quand même fait plus que les 850 annoncés sur internet.
Enfin, à force de descendre, je finis quand même par rejoindre le chemin du fond de la vallée.
Et je reprends ma marche. Il n’y a que ça à faire de toutes façons. Je sais que j’en ai encore pour un long moment. Mais ça va le faire.
Je suis quand même assez impressionné quand mes deux grimpeurs de tout à l’heure me rattraper. L’autre qui crachait ses poumons cachait bien son jeu ! Ils me dépassent et continuent. Moi je commence à avoir mal aux épaules.
Le chemin est vraiment long, mais heureusement, j’ai Marguerite et Marguerite pour me tenir compagnie. Ça me permet de m’ennuyer un peu moins. Oh ! Des chevaches. Vous savez, les créatures qui ressemblent à des chevaux, mais qui sont des vaches parce qu’elles ont des cloches. D’ailleurs, je pense que je préférerai être un cheval plutôt qu’une vache.
Ça parle tu anglais, ça, un cheval espagnol ?
La route est longue, longue, longue. Mais quand même. À force de persévérance et de « de toutes façons, j’ai pas d’autres choix » je finis par être de retour au village. Sans surprise, je croise mes deux grimpeurs à la terrasse d’un café en train de boire une bière. Moi, je retourne à ma boîte de conserve. C’était bien la tortilla en haut, mais là, j’ai encore faim !
En même temps, une fois que mon appli finalise sa publication et ses calculs, j’apprends que je me suis quand même tapé un peu plus de 1100 mètres de dénivelé… alors oui, je m’autoriserai donc à avoir faim, pis à manger !
On voit très bien le magnifique détour là où j’aurai pu simplement suivre le chemin normal en pointillés verts. Mais aucun regret, c’est un détour qui valait la peine !
Finalement, je remonte à bord. Sur le chemin du retour, je repère un départ de petite balade. Évidemment pas pour ce soir, mais peut être pour demain. Ça a l’air sympa.
Et puis je fais un détour par Búron, traversant le village rapidement, au volant, pour voir à quoi il ressemble. C’est petit, simple, mais mignon. Et puis ils ont quand même une souffleuse à neige rose, et ça c’est la classe !
De retour à Riaño, alors que je pensais reprendre mon emplacement habituel, une surprise m’attend : ce soir, c’est soir de lutte ! Et oui, c’est la fête du village. Et le gros bâtiment à côté duquel je suis garé, c’est un endroit où les gens peuvent pratiquer la lutte léonaise ! Me semble que c’est le genre d’activités dont j’ai besoin pour finir la soirée. Ça me parait un niveau d’intellectualité que je peux aborder.
Je comprends assez vite le principe de base : les deux lutteurs ont des ceintures super serrées autour de la taille. Et ils se tiennent mutuellement leur ceinture à deux mains. Interdiction de lâcher la ceinture. Le but, c’est de faire tomber l’autre. Simple, subtile, délicat. Quand tu as fait tomber l’autre deux fois (trois fois en final) tu as gagné. Je regarde une première série de matchs. Ce sont les moins de 18 ans. Puis il y a distribution des prix. Les premiers ont le droit à des salamis géants. Les 3 suivants à des fromages. Je vais peut être m’y mettre, moi, à la lutte !
Je regarde encore quelques matchs. Me prends un peu au jeu, mais pas trop. C’est quand même pas vraiment mon truc. De temps en temps, le public applaudit. Quand c’est parce que quelqu’un a mis quelqu’un d’autre à terre, ou qu’un lutteur a retrouvé son équilibre, je comprends. À d’autres moments, je comprends pas. Et puis parfois, le public proteste face à la décision de l’arbitre. Comme je suis dors et déjà un spécialiste, il y a une fois où je comprends la protestation. Et je suis d’accord. Mon favori (qui semble être également le favori du public) se fait voler un point qui lui aurait été dû. C’est pas grave. Il gagnera quand même son match, et la grande victoire. Quand on gagne, comme on s’est fait des câlins pendant tout le combat, on se porte en victoire, pour se faire un dernier câlin. C’est plein d’amour !
Je finis par me lasser. Je retourne m’assoir sagement dans ma boîte de conserve. Et puis le match se termine. Les gens se dispersent. Le parking se vide. Je retourne me garer contre mon mur.
Dehors, je repère une lune absolument magnifique. Pas besoin qu’elle passe devant le soleil pour être de toute beauté. Et puis il faut dire que le contexte aide énormément. Je m’installe donc pour faire quelques photos. D’autres gens font de même. Avec leur téléphone. Sans grand succès semble-t’il. Les appareils photos ont encore une bonne vie devant eux. Surtout si la lune continue à se coucher derrière les montagnes !
Il est 23h30. J’entends un début de musique en ville. Je commence à m’y diriger. Mais en fait, ce sont juste des tests de son. Je finis par faire demi-tour assez rapidement. Je pense que c’est une bonne heure pour me coucher. J’ai bien mérité de dormir un peu !

















