Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionDecember 19th, 2015
  • « Quelles étaient les chances que je me retrouve ici ? »

    Pour reprendre les bonnes vieilles habitudes, rien de tel qu’un voyage dans le temps. Quelle est la succession d’événements qui m’a amené ici ?

    Il a d’abord fallu que la volontaire précédente de Hotelito ne convienne pas du tout. Que ça se passe mal avec elle, et qu’elle se fasse mettre dehors. Il a fallu que de mon coté je sois déçu de Alquima et que j’ai le besoin d’aller ailleurs. Le ailleurs m’a été fourni par Eva. Jusqu’ici, facile. Mais comment mon chemin a t il croisé celui d’Eva ?

    J’étais à Mahahual, et j’avais prévu d’aller passer un mois dans un centre culturel maya pas très loin de tulum. Mon plan était en place. Pourtant, au moment de l’ultime confirmation de mes futurs hotes, plus de nouvelle. Alors que j’attendais un dernier message. Devant ce silence imprévu et persistant, j’ai changé mes plans à la dernière minute. J’avais envie d’aller à tulum. J’ai donc contacté au hasard cinq ou six auberges de jeunesse là bas, leur demandant s’ils avaient besoin d’un volontaire. Day tripper m’a répondu positivement, et j’ai fini là bas.

    Eva, de son coté, avait prévu de ne rester que deux ou trois jours à tulum. Mais le lieu lui a plu. Et puis elle pouvait parler Serbe avec la manager, ce qui lui manquait. Elle ne pouvait pas rester longtemps. Pas autant que le minimum normalement requis. Mais ils l’ont prise quand meme. Il était plus qu’improbable que l’on se croise…. et pourtant, nous partions tous les deux au milieu de la jungle, à deux kilomètres l’un de l’autre. Un peu moins d’un mois plus tard, nous nous retrouvions à etre volontaire au meme endroit. Hotelito Perdido m’a offert une porte de sortie simple de Alquima. Merci à Eva ! Merci à l’improbabilité de notre rencontre !

    Il a encore fallu que j’arrive à arreter un bateau. Il y a bien quelques colectivos qui remontent le Rio Dulce, mais leurs horaires sont plus qu’aléatoires et imprévisibles. Je me suis rendu compte qu’il était plus simple de me poser sur le bord de l’eau et d’attendre en levantt le pouce. Le stop, ici, fonctionne un peu comme en Roumanie : le passager paie un petit montant pour remercier le chauffeur. Échange de bons procédés qui me convient. J’ai quand meme été amené gratuitement à Livingston, une fois, validant officiellement ma première expérience de bateau stop réussi. La deuxième a été validée lors de mon arrivée à Hotelito Perdido, quand le « chauffeur » ne m’a pas demandé de payer, se contentant de me faire un grand sourire.

    J’ai jeté mon sac à dos sur mes épaules, et attaqué le petit sentier de cailloux qui conduit à la zone commune, cinquante mètres plus loin. En remontant le sentier, le sourire aux lèvres, animé par ce désormais familier sentiment de liberté, le pas léger et enthousiaste, j’ai visualisé cet enchainement d’événements qui m’a conduit jusqu’ici. Et si Laurie n’avait pas été malade en arrivant à tulum ? J’étais enthousiaste à l’idée de la revoir et de sortir boire une bière et discuter. Elle est partie se coucher tot. Je me suis dit que j’allais faire de meme. Je me suis arreté quelques minutes, pour discuter avec la nouvelle volontaire qui venait d’arriver et qui s’occupait de la réception. J’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi social et facile d’accès que Eva. On a parlé jusque tard dans la nuit, et j’étais heureux d’apprendre que je la retrouverais au Guatemala. Encore une amie que je n’ai pas finie de croiser aux quatre coins du monde.

    Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que j’avais pris la bonne décision. D’abord en aidant Eva à préparer le repas du soir, et ensuite en mangeant le dit repas. Onze personnes autour de la table. Dav, le manager. Américain. Matt, Montréalais anglophone (mais bilingue). Janis, allemand, le troisième volontaire de l’équipe. Un autre Mat, accompagné de Sophie, un couple d’Australien. Jenifer, une américaine qui habite à Atitlan depuis des années, et sa fille venue lui rendre visite. Elles explorent ensemble le Guatemala. Et la volontaire que je remplace, une américaine qui n’a pas mis le pied aux états unis depuis une vingtaine d’années. Ajouter à ça une Slovène qui vit à toronto, et un franco canadien qui a décidé que le monde était sa maison…

    Juste avant de manger, je ferme les yeux. J’écoute. Je ressents la joie, l’enthousiasme qu’il peut y avoir à partager ce repas tous ensemble. Oui, j’aurai aimé que personne ne parle pendant quelques secondes. tout le monde les yeux fermés… mais n’est il pas encore meilleur de communier par l’enthousiasme, et de remercier la vie et les cuisinières en mangeant dans la joie et la bonne humeur ? En écoutant des histoires du monde entier ?

    Chaque profil est différent. Mat et Sophie n’ont « que » cinq semaines de vacances. La fille de Jennifer envisage de quitter son travail et de venir vivre au Guatemala. Janis est en année sabatique jusqu’à juin. Matt a quitté une célébrité imprévue. Il a gagné la dernière saison de « the voice » au Québec. Célébrité momentanée, découverte d’un univers qu’il veut prendre son temps de découvrir. Il est venu passer quelques mois en Amérique Centrale. Quand il rentrera à Montréal, ce sera pour enregistrer un album et partir en tournée. Eva a quitté toronto pour cinq ou six mois, son Working Holiday Visa terminé. Elle y retourne en mars ou avril, essayant d’obtenir un nouveau visa…

    C’est l’univers dans lequel j’ai appris à évoluer. Cet univers où, quand je dis « j’ai quitté mon boulot, je n’ai plus d’appart, je ne sais pas où je vais ni où et quand mon voyage se terminera » on ne me regarde pas avec des grands yeux en se demandant s’il ne faut pas appelé l’hopital psychiatrique le plus proche… Les gens hochent la tete et sourient. Ils comprennent. Je ne ressens aucune jalousie. Aucune envie. Ils savent. J’ai créé ma chance. J’ai construit ce que je suis en train de vivre. C’est une longue succession de choix et de décisions.

    Pour moi, le bilinguisme est la norme. tout le monde parle anglais, et se retrouve parfois à parler une autre langue. Le trilinguisme est assez commun lui aussi. Le quadrilinguisme fait rêver par la liberté qu’il offre. Il devient alors une borne, une étape affranchir pour certains. Un objectif à atteindre.

    Je me sens entouré des miens. Entouré de gens qui sont heureux. Qui savent profiter et apprécier ce qu’ils ont. Mon monde est différent. Ils sont ma normalité. Je n’ai pas l’habitude des gens tristes, des gens fermés, de l’étroitesse d’esprit. J’ai l’habitude de la tolérance et des sourires. De l’empathie. Du reve. Il parait que nous sommes une minorité. Il parait que l’on vit dans la marge. Il parait que nous sommes bizarres. Différents. Anormaux. Inadaptés pour certains. Pour moi, l’anormalité, c’est de ne pas poursuivre ses rêves. De ne pas suivre ses passions. De s’enfermer dans une routine qui ne nous convient pas, et de refuser d’en sortir. Voyager n’est pas la solution pour tout le monde. Je ne dis pas que tout le monde devrait quitter son boulot et prendre la route. Certains voyageurs portent des oeillères et sont persuadés que leur mode de vie est le seul, le vrai. Ils ne voient que leur réalité, refusant de voir les autres options. Pour moi, l’erreur n’est pas de ne pas voyager. L’erreur est de ne pas vivre heureux, de ne pas vivre libre, de ne pas vivre ses rêves et ses passions. Quelles qu’elles soient.

    « D’où viens tu ? ». Cette question m’a toujours été pénible quand j’habitais à Montréal. Parce que j’avais l’impression que l’on me reniait mon identité montréalaise. Le droit « d’etre d’ici ». La question m’a poursuivie en Australie. Là, elle était normale et justifiée. Puis soudain, elle a disparu. J’étais « rentré » en France. Habitant à Lyon, à une heure de route de la maison de mon enfance (trois heures pendant les heures d’ouverture de la brasserie, créant ce phénomène moins connu dans le monde de la circulation : le débouteillage), cette question avait elle encore un sens ? Pour moi, oui. Assurément. J’étais d’ailleurs. Je n’étais pas d’ici. Pas Que d’ici. Après m’avoir retiré le droit d’etre d’ici, on me retirait le droit d’etre d’ailleurs… une simple question, et pourtant si profondément ancrée dans mon identité. Je suis d’ici, de là, d’ailleurs. D’à coté et de loin. De partout et de nul part. Aujourd’hui, je suis aussi fils du Rio Dulce. Je vis à coté de lui. Sur ses berges. Alimenté par sa beauté, sa douceur, sa magnificence… et bercé par son amour.

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