Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionNovember 30th, 2015
  • J’ai voulu finir Tulum en beauté. Quitte à dire au revoir à l’endroit, autant le faire bien. Il me restait une chose à faire dans ma liste. Plonger à Dos Ojos. Je me suis promené un peu en ville, pour me renseigner sur les tarifs, et les différentes options possibles. Nous étions dimanche matin. J’avais un petit blues au coeur, à l’idée de bientôt dire au revoir à tout ce petit monde. Quitter une fois de plus ma maison, reprendre la route, laisser derrière Keith, Kyle, Bojana et Eva. Mon nouvel univers temporaire. Une autre forme de collocation, dépendant de comment on voit les choses. Je sais que je reverrai Eva dans pas longtemps. Et je suis persuadé que je reverrai également Kyle et Bojana. Je reviendrai à Tulum. Je reviendrai au Day Tripper. J’aurai arrêté de voyager il y a longtemps si les rencontres ne se produisaient qu’une seule fois. J’aurai arrêté de voyager il y a longtemps si un voyage n’était fait que d’adieux, et jamais de retrouvailles.

    Je n’avais rien de prévu pour mon dimanche après midi. Et soudain, j’ai décidé d’être déraisonnable. Après tout, j’avais été plus que raisonnable pendant tout le mois de novembre. Budget hébergement nul, budget nourriture relativement bas, budget déplacement réduit au minimum… oui, je méritais de me faire plaisir. C’est aussi ça, voyager. Et puis il faut aussi dire que j’ai un plan secret. Enfin non. J’ai deux cent vingt quatre plans secrets. Je les réaliserai pas tous. Celui là, par exemple, ne sera peut être jamais mené à terme. Mais plonger aide quand même à avancer dans la réalisation de ce plan secret. Et puis bon, de toutes façons, il n’y a pas vraiment besoin d’excuses pour plonger. Plonger, c’est juste magique. Alors j’ai commencé à négocier un prix si je faisais deux plongées le jour même, et deux plongées le lendemain. Et c’est là que deux autres personnes, à côté, ont commencé à parler d’une autre cenote. « El Pit ». J’avais déjà bien négocié le prix de mes quatre plongées… et si je tentais d’en rajouter une troisième le lendemain. Soit cinq en tout ? On discute un peu. Les prix baissent. On discute encore. Il dit un chiffre qui me plait. Vendu. Grosse dépense, mais qui s’équilibrera quand même un peu : j’avais prévu de plonger au Belize, mais je serai trop serré dans le temps. Je plongerai peut-être au Belize, mais plus tard. L’année prochaine. Mon dieu, c’est dans si tant bientôt que ça !

    J’ai retrouvé le guide en début d’après-midi. Nous serons deux à plonger avec lui. La deuxième est australienne. Quand elle se présente, je commence par comprendre « I’m horny ». Je la regarde avec des grands yeux perplexes… elle répète. Ah. Bon. Elle s’appelle « Ahony ». Je connaissais pas comme nom. Mais déjà, c’est un peu moins surprenant. Le guide, lui, c’est Bebe. On discute un moment. Il m’explique que pour El Pit, il faut normalement avoir le niveau supérieur : « Advanced Open Water ». Parce qu’on descend profond. Moi je ne suis pas advanced. Je suis débutant. Je ne pourrai peut être faire que Dos Ojos le lendemain. On verra. Il va me regarder plonger aujourd’hui, voir comment je me débrouille, et il me dira si je peux embarquer demain matin. Ça me va.

    Les deux plongées en mer passent assez vite. Pas grand chose à voir sur les coraux, et beaucoup de particules en l’air (la mer est agitée). Du coup, visibilité moyenne. Un peu décevant, donc, même s’il y a quand même eu la rencontre avec des écrevisses géantes, un corail cerveau magnifique, et quelques jolis poissons. Sans oublier la vue sur les ruines de Tulum, mais depuis la mer cette fois-ci ! Et puis bon, voler, c’est toujours hyper chouette ! Et Bebe me confirme qu’il m’a vu super détendu, super relaxe, à palmer tranquille, à tout contrôler sans problème (y compris ma buyohancy). Donc pas de soucis, j’embarque le lendemain.

    Embarquer le lendemain, ça veut dire se lever à 7h du matin. Du coup, ma dernière soirée à Tulum sera des plus tranquilles. D’autant qu’avec plongée le jour même et plongée le lendemain, l’alcool est plus que déconseillé.

    Il est neuf heures quand nous arrivons finalement devant l’entrée de El Pit. Une nouvelle cenote, une nouvelle forme de magie. Encore un endroit qui me laisse rêveur. On descend sur une plateforme, à la surface de l’eau, par un escalier d’une petite dizaine de mètres. Assez raide. El Pit est vraiment en mode « aven ». C’est un trou. Un gros trou. Vers en bas. On s’équipe. Je suis animé par un mélange d’enthousiasme et d’excitation, teinté d’une petite graine de stress bien légitime. Trente deux mètres, quand même… mon maximum était à 24 mètres jusqu’à présent. Le maximum théorique autorisé quand on a juste la certification Open Water. Mais je suis confiant. On ne reste que quelques minutes tout au fond. Et il n’y a aucune raison que quoi que ce soit se passe mal. Et j’ai entière confiance au jugement de Bebe. Il a plusieurs dizaines de plongées en grotte, il a une certification spéciale. Il n’a aucune raison de prendre le moindre risque de son côté.

    Dernières instructions avant de plonger. Et distribution des lampes de poche. Moi j’aime bien les visites de grotte à la bougie, mais il parait que ici c’est pas possible. Tant pis.

    On plonge. Il faudra que je fasse un saut en parachute, un jour, histoire de comparer… mais je reste persuadé que c’est exactement la même sensation. Simplement que l’on descend beaucoup plus lentement… et que l’on peut contrôler sa vitesse. Ce n’est pas pour rien que beaucoup de plongeurs sont aussi parachutistes ! La descente se fait sans problème. Les oreilles s’équilibrent sans forcer. La jauge de profondeur augmente petit à petit.

    El Pit a une particularité. Même s’il est à 26 kilomètres de la mer, l’eau au fond de la cenote est salée. On plonge dans de l’eau douce, et on arrive dans de l’eau de mer. Je l’avais déjà vu en surface, dans des confluences. À l’horizontal donc. Mais verticalement ? Et pourquoi pas…

    Verticalement, il y a ce que l’on appelle « le nuage ». Je ne savais pas à quoi m’attendre… à vrai dire, le nuage porte bien son nom. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Il n’est pas très épais, mais il y a bien cette couche blanchâtre / semi opaque que l’on traverse. Pendant quelques secondes, on passe en visibilité nulle. Je distingue juste trois points lumineux dans le brouillard. Et la silhouette d’un arbre mort. Je me permets de tricher un peu. La photo n’est pas de moi, et elle est prise dans une autre cenote, mais c’est exactement ce que j’ai vu et traversé : http://www.divedosojos.com/images/Angelita6063.jpg?266 . Voilà…

    Nous passons sous le nuage. Je retrouve tout le monde. J’ai un sourire extatique qui ne me quittera pas de la plongée. Nous approchons du fond. Il est temps de partir se balader un peu. De visiter la grotte. Car une grotte, c’en est une. Il y a des concrétions. Quelques stalactites. Quelques drapés. L’approche est complètement différente que dans une grotte ordinaire où l’on regarde d’en dessous. Là, on vole à côté. On observe, à la lueur de la lampe de poche. Jusqu’à ce que je me retourne pour voir la cenote dans son ensemble.

    Et là, j’ai un problème. Non non, pas un problème technique dans la cenote. Dans l’explication de ce que j’ai ressenti. Devant l’une des images les plus belles qu’il ne m’ai jamais été donné de voir. C’est frustrant pour un écrivain de ne pas savoir comment décrire ce qu’il ressent. C’est frustrant pour un conteur de ne plus trouver ses mots. C’est frustrant pour un photographe d’être bloqué par une image. C’est magique pour le voyageur de découvrir qu’il y a encore tant et tant d’endroits pour s’émerveiller.

    Imaginez une grotte. Un abysse d’une trentaine de mètres de profondeur. Un trou géant, béant, qui, par sa taille seule, vous réduit à l’état de petite chose. Un trou qui à lui seul suffirait à vous émerveiller. Remplissez ce trou d’eau. Tout se teinte en bleu. Tout devient flou. Les couleurs sont différentes. L’eau fait loupe. Tout parait encore plus grand…

    Rajoutez le soleil, loin là haut. Suffisamment haut dans le ciel, déjà, pour traverser la cenote. L’eau est d’une limpidité parfaite. Les rayons tracent de grands traits de lumière qui éclairent jusqu’au sol de la grotte. Des colonnes de bulles remontent un peu partout, régulièrement. Nous sommes nombreux à nous partager les lieux, mais la cohabitation se fait sans problème. L’ombre et la lumière jouent entre elles. Les stalactites sont de grandes dents sombres qui se détachent sur un fond d’un bleu parfait.

    Nous sommes au coeur de la terre. Et rien, aucun mot, aucune photo, aucune image, aucun poème, aucune musique, aucun son, ne pourra jamais retranscrire ce que je ressens. Gran Cenote m’a chamboulé. Je parlais d’expérience mystique et magique. C’est la même chose… encore plus fort, encore plus intense, encore plus beau. C’est le moment où l’écrivain s’embourbe. Où il devient parfaitement conscient que les superlatifs ne seront pas suffisant. Que les comparatifs peuvent être oubliés. Et qu’il décide de tourner la page…

    Nous resterons pas loin de quarante minutes à remonter El Pit. Je suis dans un rêve. Dans un état d’esprit complètement second. J’ai l’impression que je pourrais me réveiller bientôt. Je ne serais même pas surpris. Ça serait même normal, il me semble. Ouvrir les yeux. Regarder l’heure. 7h03. Mon réveil va sonner dans quelques minutes, pour me dire de me lever. Il est temps que je me prépare : je vais plonger à El Pit. Ou bien ouvrir les yeux. Me dire qu’il est encore tôt, et que j’ai tout mon temps. Nous sommes fin juillet. J’ai décidé d’attendre la fin de matinée pour partir. J’ai pas mal de route à faire jusqu’au Rêve de l’Aborigène. Mais j’ai tout mon temps. Ou bien ouvrir les yeux et… et quoi ? Et quand ? Je disais que ma vie était un rêve, mais quand ce rêve a-t-il vraiment commencé ? Je n’en ai plus la moindre idée. Alors je continue de parcourir le monde, émerveillé, subjugué, les yeux grands ouverts devant tant de beauté…

    Je retriche un peu : http://divedosojos.com/album/100/42237256.jpg .

    Nous sortons de l’eau. Une bonne vingtaine de kilos sur les épaules. Quelques litres d’eau imprégnés dans les combinaisons de plongée. Les ? Oui. Une combinaison 3mm + un shorty par dessus. L’eau n’est pas chaude dans une grotte…

    Remonter les 10 mètres d’escaliers, les jambes lourdes. Retrouver le soleil. Avancer dans un état second. Enlever tout le barda. Remonter dans la voiture. Rouler dix minutes. Arriver à Dos Ojos. Et… remettre ça ?

    Remettre les combinaisons. Remettre la ceinture de plomb. Remettre le gilet et une bouteille neuve. Et se retrouver à nouveau dans l’eau. Une fois de plus.

    Dos Ojos n’a rien à voir avec El Pit. On n’est plus dans un aven. On est vraiment dans une grotte sous marine. Profondeur maximum ? 10 mètres. L’exercice n’est plus du tout le même. À El Pit, on voit toujours la sortie. Il y a bien des moments où l’on n’est pas à la verticale, mais on sait toujours où elle est. Elle n’est jamais très loin. Dos Ojos, par contre, ce sont des couloirs entièrement immergés, qui connectent des zones non immergées. Donc oui, il y a très clairement des endroits où vous ne pouvez pas remonter à la surface avant un bon moment. Alors on avance tout doucement, on admire le paysage, et on surveille très régulièrement sa consommation d’oxygène.

    La première plongée se fait en 45 minutes environ. La deuxième est à peine plus courte. La première est assez tranquille. Les couloirs restent assez lumineux, et on n’a jamais la sensation d’être très loin d’une sortie potentielle – ça n’est pas forcément le cas, mais quand même, ça a la possibilité de rassurer. À vrai dire, je n’ai aucun stress. Je suis bien. Je suis heureux. Je suis fasciné. J’aime les grottes. Il y a toujours une énergie spéciale qui s’en dégage. Là, j’ai l’impression que d’être recouvert de caoutchouc me coupe un peu de l’énergie des lieux. Mais j’en reçois quand même un peu. Et ça ne m’empêche de toutes façons pas d’admirer.

    La première plongée est tranquille, donc. C’est joli. Ça fait du bien. Mais c’est froid. Je ressors un peu frissonnant. Je me réchauffe comme je peux le temps de changer la bouteille, de passer au WC, et de repartir. Et la deuxième plongée, encore une fois, me laisse sans voix. Dos Ojos serait une grotte magnifique à visiter à pied. Si c’était une grotte sèche. Les formations sont superbes. Stalactites, stalagmites, colonnes, drapés. Là encore, on ne les découvre pas par en dessous, mais en flottant au milieu, ou à côté.

    On finit par arriver dans la Bat Cave. Non non, pas le repère de Batman. Mais une grotte où se sont installées pas mal de chauve-souris. Nous, on arrive par en dessous, vu que la grotte est inondée. Elles, elles arrivent par en haut. Il y a un petit trou dans le sol. Enfin dans le plafond. On voit le soleil traverser. Entrée et sortie pour elle. La grotte est recouverte de stalactites. Et de petites grappes de chauve-souris éparses.

    Une dizaine de minutes plus tard, nous sortons de l’eau pour la troisième et dernière fois. Je suis épuisé. J’ai les jambes en coton. Je ne suis pas le seul.

    J’avais emprunté la GoPro de Keith à nouveau. Mais pas question pour moi de l’amener pour la première plongée. Trop profonde. Et pas pour une première grotte. Pour Dos Ojos, j’y croyais un peu plus, mais Bebe a préféré me demander de ne pas la prendre. Ça me va. Je comprends sa demande et l’accepte. Du coup, je triche encore un peu et vous invite à jeter un oeil par ici : http://www.divedosojos.com/photos_the_pit_100.html (pour El Pit) et par là : http://www.divedosojos.com/photos_dos_ojos_99.html (pour Dos Ojos). Je suis persuadé qu’un jour, je pourrai vous montrer des photos que j’aurais faites moi, dans ces mêmes grottes…

    On ramène comme on peut le matériel jusqu’au van qui nous a conduit ici. Je m’endors sur le chemin du retour. Mais quand je me réveille, je suis toujours dans le van. Tout cela n’était pas un rêve. Tout cela était bel et bien et véritablement magique pour de vrai…

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