Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionSeptember 3rd, 2014
  • Je n’avais pas fini de rejoindre un endroit qui me paraissait plus approprié pour le stop qu’une voiture s’arrêtait pour m’embarquer, prête à me déposer à Bayfield où j’avais justement prévu de me rendre. C’est un peu la porte d’accès aux Appostle Islands, un parc national que je voulais visiter. Je me suis fait déposer juste à côté du centre d’informations touristiques. Où on m’a dit qu’il fallait aller au centre d’accueil du parc, à deux blocs d’ici. Là, j’ai appris que la seule solution pour aller sur les îles, étaient de trouver un « water taxi ». Un bateau prêt à m’emmener et, au besoin, à me ramener.

    Je me suis donc promené un peu au hasard de Bayfield, surtout sur les docks, à voir qu’en effet, beaucoup de bateaux proposaient des excursions de quelques heures au travers des îles. À des prix me donnant envie de m’acheter un Kayak… quand j’ai finalement trouvé quelqu’un pouvant me renseigner sur les tarifs des « water taxi », j’ai compris que ça n’était pas pour moi, et que je ne passerais pas la nuit sur une île, comme je l’avais imaginé. Dommage. J’aimais bien l’idée de dormir tout seul (ou presque) tranquille sur une île, sans avoir à me soucier des ours. Par la suite, j’ai vu dans le livret d’informations que, les ours étant de très bons nageurs, on en trouvait sur toutes les îles. Et comme j’avais plus ou moins en vue une assez petite, je me dis avec le recul que je suis bien content de ne pas avoir été abandonné tout seul sur une île en compagnie de ces grosses bêtes noires qui sont adorables à regarder à vingt mètres de distance par la fenêtre d’une voiture, mais c’est tout.

    Si j’ai trouvé la ville de Bayfield assez jolie, j’ai vraiment eu du mal avec les tarifs proposés pour les bateaux. Me souvenant du prix très correct que j’avais eu quelques jours plus tôt. J’ai donc décidé de continuer ma route. J’avais repéré deux campings un peu plus loin, et je me suis dit que les voitures qui s’arrêteraient allaient décider d’où je me rendrais.

    La première voiture qui s’est arrêté ne m’a avancé que de trois ou quatre miles. Tant mieux. Quite à faire mon difficile, je dirais que l’on n’est pas très confortable sur le siège arrière d’une voiture qui n’a pas de siège arrière… j’ai attendu la voiture suivante pendant un long moment, juste à côté du station service. C’est sans doute ça qui, après une longue demi heure, a encouragé une personne à me demander où j’allais. J’ai répondu « Little Sand Bay » et il faut croire que j’avais la bonne réponse. Parce que lui et sa femme habitaient juste à côté.

    J’ai quand même hésité un peu. Parce que Little Sand Bay, c’est à 5 miles (8 kilomètres) de la 13, la route principale, où à peu près personne ne roule, et encore moins de gens ne s’arrêtent. Mais ils m’ont convaincu en me disant que la plage était magnifique. Et, en effet, elle l’était.

    Je me suis installé en cachette sur le terrain de camping, sans rien dire à personne. Je n’avais pas envie de payer plein tarifs une fois de plus. Puis je suis allé me promener, profiter un peu des environs. M’amuser un peu avec mon bâton, me reposer au soleil, et être heureux.

    J’avais raison dans mon inquiétude pour quitter Little Sand Bay le lendemain matin. Je marchais depuis 45 minutes quand j’ai vu la première voiture allant dans le bon sens. J’ai été très déçu qu’elle ne s’arrête pas. Tout comme la deuxième, après 1h15. Ce sera finalement la sixième qui s’arrêtera. J’aurais marché prêt de 2h. Elle m’a avancé de seulement deux petits kilomètres. J’étais quasiment au bout… mais bien content, quand même, d’avoir économisé trente minutes de marche !

    Je me suis posé sur le bord de la route, et j’ai attendu. Je n’ai pas compté les voitures. J’aurai peut être du. Quoi qu’il en soit, après deux heures d’attente (et moins d’une centaine de véhicules), je me suis décidé à repartir à pied. Je n’avais rien de mieux à faire de toutes façons. Je savais que je n’avais aucune envie de marcher les 16 kilomètres me séparant de la prochaine ville, mais puisque personne ne s’arrêtait, autant faire quelque chose de constructif. Un paysage, même magnifique, peut finir par être lassant.

    Peut être ai-je eu raison de commencer à marcher. Une vingtaine de minutes après, une voiture s’arrêtait. Un couple jeune et bien sympa, qui m’a avancé jusqu’à Cornucopia, s’excusant de ne pouvoir m’amener plus loin, et m’encourageant à me poser un peu sur la plage. Chose que j’ai faite, histoire de me reposer un peu, en effet, avant de repartir.

    Je suis reparti pas très longtemps après. J’avais dans l’idée d’aller jusqu’à Duluth, retrouver mes souvenirs imaginaires. Je n’ai jamais mangé de frittes dans le port de Duluth. Je regardais les bateaux passer, mais je ne mangeais pas de frittes. Alors j’ai envie d’aller manger des frittes, dehors, à Duluth. Je pense pas que j’en donnerais aux pigeons idiots par contre, Sally n’étant pas près de moi (même si elle voyage un peu à mes côtés en ce moment).

    Une voiture s’est arrêté. Un gars m’a invité à monter. Il allait justement à Duluth. Il pouvait même me poser au centre-ville. Il voyageait avec un petit caniche noir laid et ridicule qui a passé son temps à faire des aller-retour sur mes genoux et à la fenêtre…

    Il s’est mis beaucoup trop vite à parler, de beaucoup trop de choses. J’ai beaucoup trop vite compris que j’étais monté dans la voiture d’un bon gros fachos sans cervelle, Aucune agressivité à mon égard. Au contraire, il avait plutôt l’air de me respecter. Mais tout y est passé. Surtout les musulmans, évidemment. Obama, aussi, ce salop de socialo-communiste qui a reçu une éducation musulmane en Indonésie et qui est encore plus à gauche que la France (tiens, ça, ça pourrait être à vérifier quand même). Il m’a parlé fièrement de son passé dans le mouvement Pro Life, qui lui a valu un casier judiciaire pour désobéissance civile, et donc des problèmes pour s’acheter des armes. Enfin, il a pu les acheter par l’intermédiaire de sa femme. Six fusils et deux pistolets mitrailleurs. Parce que il faut bien pouvoir défendre sa famille. Il en est fier du deuxième amendement ! Il n’attend qu’une chose, un amendement anti-avortement. Parce que l’avortement est à la base de tout les soucis. Si les français et les italiens ne se faisaient pas avorter, ils auraient plus d’enfants, et donc pas besoin de faire venir des musulmans qui refusent de s’intégrer. Au moins, aux States, ils ont de la chance : leurs étrangers à eux, ce sont des mexicains, et ils s’intègrent plutôt bien. Ils sont fiers de devenir américain. Tant mieux. Parce que c’est important d’être fiers d’être américain ! Ah oui, il y avait ce film français, aussi, qu’il a adoré. Manon des Sources. Avec Depardieu, ce grand acteur qu’il admire beaucoup. Il est toujours en vie ? J’ai failli lui répondre « Poutine lui a offert la citoyenneté russe alors il a déménagé ». Mais je savais bien que la carte de la provocation ne servait à rien. Autant, avec Sandy, j’avais en face de moi une personne qui répétait un discours qu’elle avait trop entendu, basé sur la peur, et auquel, je pense, elle ne croyait qu’à moitié, autant j’avais à côté de moi une personne débordant de haine. Non, pas un jeune skinhead au crâne rasé. Mais un ingénieur des chemins de fer à la retraite. J’en aurais presque eu envie de prendre le bus…

    Je ne me voyais pas faire toute la route avec lui. Je ne voyais aucune raison de rentrer dans aucun débat stérile qui n’aurait servi à rien. Alors j’évitais les questions, je hochais bêtement la tête, en me demandant comment faire. Quand je lui ai dit que je repartais le lendemain pour Minneapolis, il m’annonçait content qu’il y allait aussi. Et puis il m’a demandé où j’avais prévu de dormir à Duluth. Et je me suis posé la question aussi. Je n’y avais pas vraiment pensé. J’envisageais de trouver une auberge de jeunesse, mais le couple qui m’avait ramassé juste avant avait l’air de dire que je n’en trouverais pas. Et je n’avais pas envie de payer une nuit de motel…

    La solution -mon sauvetage, oserais-je presque dire !- a prit la forme d’un panneau – « Road to Amenicon Falls, 1 mile on left » et d’un moulin à vent. Le moulin à vent, parce qu’il a fait arrêter mon chauffeur, alors que je n’avais pas réagit assez vite au panneau. Mais il fallait absolument que je prenne une photo du moulin à vent. Moi, je me rappelais de mon atlas, et du petit signe de camping, avec écrit à côté « Amenicon Falls State Park ». J’avais un peu laissé tomber l’idée d’y aller. Là, ça devenait une excuse pour m’arrêter. Il était encore tôt, donc j’avais le temps de trouver un autre chauffeur pour Duluth par la suite… voir même, je pouvais dormir au parc, si le camping me plaisait, et aller à Duluth dans la matinée le lendemain (un peu moins de 20 kilomètres à faire, sur une grande route très passante) pour manger des frites à midi. En oubliant de payer le camping, comme la veille.

    Alors je lui ai parlé des chutes (« mon ami m’a dit qu’elles étaient vraiment belles et que ça valait la peine de s’arrêter). Il m’a dit qu’il ne les connaissait pas, mais que ça lui faisait plaisir de faire le détour. Il n’a pas hésité à pester contre les frais d’entrée demandé (en perception volontaire, donc il n’a pas payé) et contre le signe « interdit aux chiens », puis il a continué sur le gouvernement qui était absolument partout, et que c’était donc bien insupportable, qu’on ne pouvait pas être libre de faire ce qu’on veut dans ce pays.

    J’avais déjà pris ma décision d’abandonner mon chauffeur ici (oui, un stoppeur peut abandonner son chauffeur, c’est juste un peu plus dur à gérer) et quand j’ai vu à quel point c’était magnifique, ça m’a conforté dans mon choix. Il a insisté un peu, disant que ça ne le dérangeait pas d’attendre, et que ça allait être l’enfer pour moi pour trouver une autre voiture (j’avais la carte bien en tête, je savais que je n’aurais pas à marcher beaucoup et que ça ne serait pas un problème). Je lui ai dit que je voulais vraiment prendre mon temps, qu’il était gentil, mais qu’il pouvait m’abandonner là. Il m’a demandé si il me faisait peur. Je lui ai simplement répondu que c’était juste un gros connard et que je ne pouvais plus supporter sa diarrhée verbale. Enfin non, je ne l’ai pas dit. Je l’ai juste pensé. Je lui ai simplement répondu « mais non mais non, j’aime bien voyager en prenant mon temps ». Il est parti. J’ai poussé un gros soupir de soulagement. Je ne supporte pas les gens qui débordent de haine. Vraiment. Heureusement, le paysage m’a vite fait oublier ce fier (auto revendiqué) représentant de l’extrême droite américaine. Enfin, sans doute qu’il est bon pour moi de me rappeler qu’aux États Unis comme ailleurs il y a aussi beaucoup de gros cons.

    J’ai marché un peu, et j’ai vite compris que l’idée de passer la nuit ici me plaisait. Je suis allé au camping, pour en faire le tour, me disant que je supporterais mieux de passer la nuit ici si je n’étais pas seul… j’ai fait le tour du camping vide. Je me suis dit que c’était dommage, que j’allais quand même m’installer. J’ai monté ma tente, posé mes affaires, et je suis parti marcher. Dix mètres plus loin, je voyais un de ces campings car géant, bien confortablement installé. Je ne crois pas qu’il y ai d’ours dans le coin… il n’empêche… quand on voyage tout seul, et que l’on a juste une tente pour se tenir compagnie, savoir que l’on a des voisins a quand même un petit côté rassurant. Ah, que le Pourquoi Pas ? me manque à la nuit tombé…

    Je suis parti faire le tour du parc, construit autour d’une partie absolument magnifique de l’Amenicon River. Là où elle se sépare, pour former une petite île, et là où elle devient une multitude de petites cascades. Je suis revenu ravi de ma ballade. Mais fatigué aussi. Faut dire que j’ai beaucoup marché aujourd’hui.

    Je me suis fait à manger. Elle se faisait loin ma tortilla de petit déjeuner. J’ai lu les étiquettes de ce que j’ai mangé. Aujourd’hui, donc, j’ai mangé 700 calories. Ça correspond à ce que j’ai mangé les jours où j’étais seul. C’est peu, et pourtant j’ai l’impression que ça me suffit largement. En tout cas, ça fait un bien énorme de manger aussi peu.

    D’autres voisins sont arrivés, sont venus me parler (ça intrigue toujours beaucoup les backpackers). Ils arrivaient de Reno (Californie). Partis il y a dix jours, ils allaient jusqu’à Boston. Ils sont passés par Yellowstone, le mont Rushmore, les Badlands… j’ai eu l’impression d’entendre mon itinéraire, raconté à l’envers. J’ai décidé que c’était un bon présage.

    Je me suis réveillé après une bonne nuit de sommeil. J’ai tout replié, jeté mon sac à dos sur mon épaule, et je suis parti. Une bonne heure plus tard et deux sauts de puces, j’étais dans le centre de Duluth, a admiré mon pont levant préféré. J’avais bouclé la route. Et j’avais un immense sourire (le même qui ne me quitte pas depuis trois semaines maintenant).

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