Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionDecember 7th, 2015
  • Voyager en Amérique Centrale me fait du bien. Ça vient agréablement bouleverser mes habitudes de voyageur. Ça vient gentiment me débarrasser de mes réflexes. Au Mexique, par exemple, il y a plusieurs compagnies de bus. Ado est une compagnie première classe. C’est la seule avec un site internet. Vous pouvez consulter les horaires en ligne, acheter vos billets avec votre ordinateur, et tout planifier dans les moindres détails. Voyage à l’occidental, où toutes les informations sont connues par avance.

    Il était temps pour moi de sortir de cette zone de confort. De cette habitude du « je sais tout, tout est sous contrôle ». Évidemment, tout contrôler, tout savoir  à l’avance, à un côté pratique, et un côté rassurant. Réconfortant. Mais il y a aussi ce côté où vous arrêtez de parler aux humains. Vous imprimez votre billet à la maison avant de partir, et vous vivez dans la projection, dans l’anticipation. Votre voyage est connu dans les moindres détails avant même de commencer. Mais que devient le moment présent dans une telle approche ? Attention : je ne critique pas du tout cette façon de faire. Je me contente de dire qu’en expérimenter une autre, ça me fait du bien.

    Au Mexique, pas le choix de se reconnecter avec le ici et le maintenant. Personne ne vous dira quand est le prochain colectivo. Vous vous asseyez, et vous attendez. Si vous voulez un horaire de bus, vous allez à la station de bus, et vous faîtes un grand sourire. Vous vous reconnectez avec le monde autour de vous. Vous reprenez contact avec les autres êtres humains. Vous sortez de votre bulle de touriste, et vous enfilez votre tenue de voyageur. Vous aurez du mal à trouvez des cartes pour les trajets. Des itinéraires parcourus. Les arrêts ne seront généralement pas annoncés. Alors vous sortez votre meilleur espagnol, et vous improvisez !

    À Mahahual, surtout au début, ce manque d’organisation et de planification m’a dérangé. Et puis on s’y habitue. On comprend, et on accepte. On arrête de courir pour ne pas rater le prochain bus. On arrête de se dépêcher parce que les horaires veulent que… si le chauffeur a besoin d’essence, il s’arrêtera pour en remettre. Si le taxi a déjà un passager, il vous embarquera aussi, sauf qu’il déposera l’autre passager d’abord (même si vous avez un bus à prendre pour traverser le Belize). Les choses se font comme ça, en toute simplicité. On prend les choses comme elles viennent, et on se débrouille. On les accepte, on fait avec… ou on critique la façon de vivre de ces gens, on dit qu’ils sont « en voix de développement » avec un petit ton condescendant…

    Pour ça, j’avoue que je suis content de ne plus voyager en van. De prendre le bus. De m’immerger. D’être en mode « je me débrouille et j’apprends ». Le contact est beaucoup plus intéressant. L’immersion beaucoup plus complète. Le van me plaisait énormément en Amérique du Nord. Il me semble beaucoup moins adapté à l’Amérique Centrale (et, par projection, à l’Amérique du Sud).

    Parfois, on vous donnera des informations contradictoires. Ce n’est pas une raison pour en vouloir à qui que ce soit. Les gens sont là pour vous aider. Ils sont heureux de vous aider. Ils font ce qu’ils peuvent, avec les informations dont ils disposent.

    Oui, voyager en Amérique Centrale me fait beaucoup de bien. Je suis arrivé à Belize City en sachant que d’autres bus seraient là pour m’amener à Punta Gorda. J’avais des horaires et des doutes sur leur fiabilité. Je savais que j’arriverai à un endroit, et que le bus suivant repartirai sans doute d’un autre. Flou complet. Je ne sais pas où et quand j’arrive. Je ne sais pas où et quand je repars. Je découvre que je ne sais même pas l’heure qu’il est. J’ai trop changé de fuseau horaire ces cinq derniers jours, c’est déstabilisant. Et évidemment, je n’ai pas le moindre dollar du Belize sur moi… bref, tout est sous contrôle !

    Le bus me dépose à Belize City. Là, je parle à une dame adorable, qui m’explique le chemin. Parfait. Son collègue me montre même sur Google Map. C’est encore mieux. J’ai une excellente mémoire visuelle pour les cartes. J’en ai tellement regardées !

    Vingt minutes après, je suis au terminal de bus. On m’annonce un bus dans quinze minutes, mais l’information sera rectifiée peu après par une autre personne. Il sera plutôt dans une heure et demi. Ça laisse le temps d’écrire (dans le cahier). Je change aussi un peu d’argent. J’ai épuisé mes derniers pesos le matin même (suite à un habile calcul scientifique sur les derniers jours). J’ai une petite réserve de dollars américains sur moi, justement pour ce genre de situation. Inutile de retirer pour un si petit montant !

    J’ai de l’argent, je suis au bon endroit, je crois savoir quand partir, et il me semble avec six heures de trajet. Tout se passe absolument bien. Aucune raison de s’inquiéter et de ne pas continuer d’avancer sans le moindre plan.

    Je pense à Eva, qui a du faire exactement la même chose que moi il y a quatre jours. Je me demande comment elle a géré. Comme une chef, je pense. Je ne sais pas comment elle voyage, en fait. Mais je la soupçonne d’avoir le même genre d’approche que moi. On a beaucoup parlé de « ici et maintenant ». Faire confiance à la vie, et laisser aller !

    Je crois que c’est la première fois que je me demande comment une personne que je ne connais presque pas voyage. C’est sans doute parce que c’est moi qui lui ai donné les informations pour aller jusqu’à Livingston. Du coup, je me sens un peu responsable, sans doute…

    Je m’amuse à imaginer comment les voyageurs que je connais auraient géré la situation à ma place. Boulette se serait posée sur le bord de la route, aurait agité les bras dans tous les sens, pour arrêter les voitures, et tout faire en stop et/ou en colectivo. Laurie aurait (a sûrement !) pesté à chaque carrefour de l’absence quasi complète de panneau indicateur, maintenant qu’elle n’a plus de GPS. Solenn aurait sûrement trouvé les mêmes informations que moi, mais elle les aurait notées dans un cahier, pour s’y référer, des fois qu’elles seraient justes. Toujours vérifier la théorie par la pratique ! Iris aurait fait le tour de tous les blogs de voyage, et contacté leurs auteurs pour savoir exactement où aller, et comment gérer le changement de bus. À force de recherches, elle serait tombée sur ce blog, et aurait été surprise de se découvrir attendue. Katharina aurait passé la frontière, et se serait arrêtée juste après. Le temps d’apprendre l’espagnol. Et le maya. Parce que l’on ne sait jamais, même si le Belize est un pays anglophone (ancienne colonie britannique). Elle en aurait profité pour comparer l’étymologie du maya avec celle du basque. Mes parents auraient vu écrit « six heures de chicken bus » et auraient pris le premier avion pour retourner en Inde. Comme quoi… nous avons bien tous nos façons de voyager !

    Au Belize, comme au Mexique, il y a trois types de bus. Les bus premières classes. Ce sont les bus Ado, qui relient Belize City à Merida, Tulum ou Cancun. Les bus secondes classes, ce sont ceux qui relient le Guatemala au Mexique, en traversant le Belize. Comme celui que j’ai pris à Chetumal, et qui continuait éventuellement jusqu’à Flores (dans le Peten, au nord du Guatemala).

    Et puis il y a les bus troisièmes classes. Leur origine est assez simple : les bus jaunes américains sont envoyés au Belize en fin de vie. Là, ils transportent des écoliers pendant une vingtaine d’année. Quand ils ont suffisamment travaillé dans le service, ils sont reconvertis au transport des prisonniers. Après une trentaine d’années à assumer cette charge carcérale, ceux qui sont encore en bon état sont démontés, et on récupère les pièces détachées. Les autres sont affectés au transport de passagers. Les chicken bus. Parce qu’il n’y a pas si longtemps encore, il n’était pas si rare de voir des gens avec leur cage à poules à l’intérieur… mais ça se raréfie quand même un peu.

    Je m’apprête à faire un peu plus de deux cent cinquante kilomètres en six heures dans une cage à poule sur roulettes. J’ai hâte de tenter l’expérience. Tout en ne souhaitant la faire qu’une fois !

    Je pourrais évidemment prendre un bus direct et mettre deux heures de moins. Mais le prochain part dans trois heures… et puis j’aime le côté « touristique » du bus local et de ses destinations… « exotiques ». Je sais que je regretterai à la fin, mais je préfère faire comme si je ne le savais pas encore.

    Le bus arrive, et les gens se précipitent. J’avais déjà vu faire à plusieurs reprises sur d’autres bus, alors je me tenais prêt. J’avoue que mon entraînement d’étudiant prenant le train à la gare de Grenoble le vendredi à 18h m’a été utile. Ça demande un certain niveau de maîtrise ! Mais je l’ai (oui, je maîtrise aussi « prendre le métro à Paris », « me déplacer pendant la fête des lumières à Lyon » et « opération sardine dans le métro après les soirées des grands feux à Montréal »). Je m’installe (notez l’absence de l’adverbe « confortablement » qui, s’il avait été présent, aurait de toute façon alourdi le texte – ma mère ne vous le dira jamais assez, les adverbes il faut absolument les éviter totalement) à côté de la fenêtre. Dix minutes plus tard, le bus est plein et s’en va dans une cacophonie impressionnante. Le chauffeur a deux pédales à sa disposition : accélérateur et frein. Chacune à deux positions : « non » ou « à fond à fond à fond ».

    Y’a pas à dire, c’est toute une aventure. Et ça dure, et ça dure, et… le paysage est assez ennuyeux au départ, puis devient magnifique après Belmopan, alors que l’on traverse les montagnes de « Blue Hole National Park ». Note à moi-même : revenir ici.

    Six heures plus tard, après avoir eu le temps de réfléchir à toutes les théories de Nietche (mais en n’ayant toujours pas appris à épeler son nom, trop compliqué), Freud et Kant réunis, alors que la nuit est tombée depuis une bonne heure, alors que je désespère à l’idée de poser mes fesses sur un coussin confortable, le bus arrive enfin à PG. Punta Gorda.

    S’il y avait deux autres touristes dans le bus au départ de Belize City, cela fait maintenant quatre heures qu’ils sont descendus et que je suis le seul à bord à avoir les cheveux aussi clairs. Le « copilote » (qui a surtout un rôle de contrôleur) vient me voir et me demande à quel hotel j’ai prévu d’aller. « Aucune idée ». Bon, bin on vous dépose ici alors, il y a des guests houses ». Bon, bin d’accord alors.

    Je descends du bus et me dirige vers la première Guest House. 35$ du Belize. C’est cher ; trop cher pour moi. Et surtout, c’est d’une glauquitude à faire peur à un gothique. Je décide de continuer un peu. Fais deux ou trois autres adresses aussi peu inspirantes… quand une voix m’interpelle. « Looking for a room? Come and see what I have here ». J’hésite un peu. Et puis bon, pourquoi pas. Un grand noir, torse nu, la bedaine fière en avant et le torse recouvert de poils blancs, m’accueille avec un grand sourire. Je le suis à l’étage. Puis au suivant. Il me montre la chambre. Propre, jolie, agréable. Ça a l’air confortable. Et c’est aménagé en mode chambre d’hotel (avec serviette de toilette, savon individuel, gobelet en plastique…). AirBnB improvisé plus que coupe gorge à touristes crédules se laissant abordé par des grands noirs à la bedaine proéminente dans la rue. Quarante cinq dollars du Belize. C’est un peu cher encore, mais l’endroit me plait et je décide d’accepter. Je pose mes affaires, prends le temps d’arriver, et pars faire quelques pas en ville.

    Il fait nuit. Il pluviote. Il n’y a presque personne dans les rues. Ce n’est pas forcément agréable. Ce n’est pas pour autant inquiétant. Juste que… je n’ai pas grand chose à faire ici, il me semble… je rentre dans un magasin, achète de quoi grignoter. Et puis une bière du Belize, parce que quand meme… À deux reprises, des gens viennent me parler dans la rue. Échange simple que je ne souhaite pas prolonger. J’ai juste envie de me poser. Et c’est ce que je fais, passant une petite soirée tranquille dans ma petite chambre.

    Je me lève tot le lendemain, pour aller prendre le bateau. Sur le site internet, le départ est annoncé à 10h, mais je suis en avance. On ne sait jamais. J’achète mon billet. Je repère avec amusement un talon de billet. « Eva ». Pays : Slovenie. Il ne doit pas y avoir beaucoup de Slovènes par ici. Après avoir suivi Laurie, me voilà dans les traces de Eva.

    Le bateau part à 10h30. J’ai tout mon temps. Je me pose pour prendre un petit déjeuner tranquille. Et là, soudain, je vois le Belize. Un mélange d’au moins trois cultures. Européenne, maya et garifunga. Un joyeux bordel. Une mixité culturelle qui me plait. Elle me plait parce que je m’y retrouve. Je ne suis pas français. Je ne suis pas québécois. Je suis un peu de France. Un peu du Québec. Un peu des États Unis. Un peu de Canada et d’Australie. Et tout ça saupoudré de différents pays d’Europe et d’Asie. Et d’une goute de Maroc aussi. Mélangé avec un peu de mexicain, désormais. Et je compte bien continuer de rajouter à ce chaos identitaire, afin de devenir le plus flou possible. D’où je viens ? De partout ! Un peu plus, chaque jour…

    Ici, les sourires sont omniprésents. L’influence hyper joyeuse des créoles semblent aussi se faire sentir. Les gens se parlent espagnol, et se répondent en anglais. Avec plaisir. Avec respect. Je me dis que le Québec a quand même des choses à apprendre, encore. Ici, on m’appelle « Bro » ou « Big Man ». Et malgré que je ne sois pas d’ici, j’ai le droit à autant de sourires que les autres. Mon voisin de table m’explique « Belize is rice and beans ». Il y a de tout. Ça se mélange. Et c’est beau.

    Les touristes ne restent pas longtemps au Belize. « On peut voir la même chose ailleurs, et ici, c’est plus cher ». La meme chose, vraiment ? Ce que je viens de voir, en à peine plus d’une heure, je ne l’ai jamais vu ailleurs. Le temps d’un petit déjeuner, et j’ai envie de revenir voir. Plus longtemps. Je suis là pour apprendre, et comprendre.

    J’aime les identités chaotiques. Montréal, Portland, Berlin, Dresden, Melbourne à sa façon. Ces villes sont de joyeux bordels. J’ai l’impression que le Belize aussi…

    Je me dirige finalement vers le point d’embarquement. Passe le control de sécurité : je dépose mon sac à dos, vide mes poches de tout objet métallique et passe au scanner à main. Le sac à dos, lui, n’est pas vérifié. Je dois pouvoir y faire tenir un petit lance roquettes, je pense, mais c’est moins important que mes poches. Je me sens en sécurité.

    Un nouveau tampon dans mon passeport, puis j’attends. À 10h30, j’embarque sur le bateau avec quelques autres touristes. Deux filles parlent entre elles. Je ne comprends rien à ce qu’elles disent. Mais l’une d’elle à un dictionnaire espagnol slovène à la main. J’hésite à lui demander si elle s’appelle Eva. Le bateau annoncé à 10h, confirmé à 10h30, partira comme prévu, à 11h précise. Bienvenue en Amérique Centrale !

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