Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionNovember 12th, 2015
  • Cette nuit, j’ai fait un rêve. Ou plutôt un genre de demi rêve. Ce moment où on ne sait plus si on est réveillé ou non. J’ai rêvé à mes chaussures. Sûrement un lien avec ce que j’écrivais la veille.

    « Deux semaines au cours desquelles je n’aurai jamais enfilé de chaussures. »

    Je me demandais si j’étais obligé de remettre mes chaussures le lendemain. Je pouvais simplement les attacher sur le bord de mon sac à dos, et continuer ainsi. Et puis j’ai soudain eu cet éclair. Mais au fait, elles sont où mes chaussures ? Je me suis penché au dessus du lit, j’ai regardé autour. Ah ! C’est bon. Elles sont là, juste à côté de mon sac à dos. J’ai pu me rendormir.

    Je me suis réveillé le lendemain. J’ai préparé mes affaires, complété mon sac à dos, pensé à sortir une paire de chaussettes. Et là, blocage. Elles sont où, mes chaussures ? Et soudain, je me sens con. Je me suis bien réveillé cette nuit pour les trouver mes chaussures. Je les ai bien vues, juste là, à côté de mon sac ? Pourquoi elles n’y sont plus ? Je fais le tour du dortoir, dans tous les sens. Je regarde partout. Explique -en espagnol, parce que c’est plus drôle- la situation à un de mes cochambreurs. Non, mes chaussures ont bel et bien disparu. Je me demande ce que vient faire mon demi rêve là dedans. Je les ai hallucinées, mes chaussures ? Où elles étaient bien là ? Je me demande ce que Freud penserait de tout ça !

    Je vais voir Jacky, la responsable. Je lui explique la situation. Ça la travaille beaucoup. Elle me dit que c’est la première fois que des affaires disparaissent dans le dortoir. Le dortoir est ouvert, aucune porte. On y accède sans problème depuis la rue. Mais je la crois, sans aucune hésitation. Ce sont surtout des mexicains qui dorment dans ce dortoir. Des gens qui travaillent ici. Des gens dans une situation bien précaire… Jacky ne sait pas quoi penser, ni quoi dire. À vrai dire, il n’y a pas grand chose à dire. Et rien à faire. J’avais mis de grands espoirs dans ces chaussures. Je les aimai beaucoup. Je pensais leurs faire vivre de grandes aventures. Mais surtout, c’était un cadeau. On peut me voler mes chaussures, mais on me vole pas mes cadeaux ! Ça ne se fait pas !

    Hugo arrive un peu après. Il est très clairement en colère. Il en veut à la personne qui a volé mes chaussures. Comme Jacky, il est choqué. J’ai l’impression que tout le monde prend ça pour un affront personnel. Ils se sentent insultés, et je peux le comprendre. J’étais un peu un invité, un peu un employé, j’avais même réussi à devenir un peu un ami… Hugo m’explique qu’il va essayer de retrouver mes chaussures. Il y a quelques jours, il m’avait dit « je ne laisserai jamais quelqu’un faire du mal à Jacky. Si quelqu’un lui fait du mal, il le regrettera. Je t’aime beaucoup, toi le hippie pacifiste. Le monde a besoin de plus de gens comme toi. Si quelqu’un te fait du mal, il le regrettera ». Hugo aura beaucoup marqué mon séjour à Mahahual. D’une humeur très clairement changeante (très désagréable le matin, agréable toute la journée, le soir, ça dépendait de si il avait l’alcool heureux ou non…). Il me parait horriblement seul ici. Horriblement triste aussi. Il m’a parlé une fois de son fils. Je ne sais pas où il est. J’imagine, à la façon dont il en parle, qu’il ne le voit plus. Quand il vivait aux États-Unis, il était patron d’une entreprise de nettoyage. Dix sept employés. Maintenant, il doit faire des petits boulots de merde pour ramasser un peu d’argent, pour payer son loyer. Cent dollars par mois, tout compris… J’ai serré Hugo fort dans mes bras. Parce que oui, c’est quelqu’un de bien. Complètement perdu, avec une vie qui n’a pas été douce avec lui. Je suis conscient que les belles affirmations genre « j’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour ma santé » sont parfois plus faciles à appliquer. Oui, c’est plus facile d’être un hippie pacifiste en ayant grandit au Charbinat en regardant des adultes se taper dessus avec des épées en mousse, que quand on se fait bruler le bras à l’acide et que l’on se prend trois balles dans le ventre… j’ai serré Hugo fort dans mes bras, et je lui ai dit de ne pas s’en faire pour mes chaussures. Parce que oui, après tout, je suis un peu inquiet. Il y a une chance sur deux qu’il le prenne personnel. Je ne veux pas d’une vendetta juste pour mes chaussures. C’était un cadeau, certes, mais j’aime bien marcher pieds nus… et puis je trouve qu’il y a quelque chose de caricaturale dans tout ça. On a tous rencontré, ou entendu parler d’une personne qui voyageait pieds nus parce qu’il n’avait pas de chaussures. Si, même vous. J’aime ce rôle caricaturale que la situation me donne. Me voilà devenu hippie ninja va-nu-pied. Et pourquoi pas ? Après tout, je ne suis pas le seul à marcher pieds nus (je laisse à ma mère et à Ernest le soin de discuter du pluriel de « va nu pied »). Ça ne me dérange pas. Et puis je m’en rachèterai des chaussures, ça n’est pas vraiment un problème !

    Jacky aussi m’a dit au revoir. Elle avait l’air déçu de me voir partir. À plusieurs reprises, Hugo m’avait dit « the lady, she likes you ». Je crois que c’était le cas, en effet. Je n’étais pas le genre de personne qu’ils ont l’habitude de voir. Ils sont plusieurs à avoir posé des questions sur ma flûte. Ils sont plusieurs à m’avoir vu danser, et m’avoir demandé ce que je faisais là, sur le bord de l’eau, à bouger bizarrement…

    Je disais que le bilan était mitigé. Pourtant, au moment de dire au revoir à Hugo et à Jacky, j’ai ressenti ce vide habituel. Ce déchirement auquel je ne me ferai sans doute jamais. Hector est un idiot, il ne me manquera pas. Mais Thérésa était agréable. J’avais plaisir à me forcer à parler espagnol avec Wendy, qui n’arrêtait jamais de sourire. J’aurais aimé avoir plus de temps pour lui parler. Connaître plus de mots, pour parler de plus de choses… non, le bilan n’est pas mitigé. Je ne m’en suis rendu compte qu’en partant… j’ai laissé un petit bout de mon coeur derrière moi, à Mahahual.

    Et j’ai raté mon bus.

    Forcément, ça prend du temps de chercher des chaussures, de dire au revoir, et d’expliquer à un ours gentil qu’il faut qu’il reste gentil… je suis arrivé au terminus. J’ai fait une mise à jour des horaires, possibles. Départ dans 20 minutes, changement à Limones, puis un autre bus. Parfait.

    Par la fenêtre, je regarde le paysage défiler. Je ne le vois pas tout à fait de la même façon qu’à l’aller. Je le comprends un peu différemment. Je le ressens différemment aussi. C’est pour ça que j’aime voyager lentement. Que j’aime me poser, pendant deux semaines, au milieu de nul part, dans une ville où il n’y a rien à faire. Rien à faire, et pourtant en deux semaines, je ne me suis pas ennuyé. Et surtout, je me suis imprégné de tout ça… et maintenant, « tout ça » a une teinte différente.

    Le colectivo m’a déposé à Limones. Un monsieur, le vendeur de billets, m’a accueilli. « Le bus est dans 40 minutes, on va pouvoir parler, tu vas pouvoir pratiquer ton espagnol ». Je le remercie d’un sourire. J’achète le billet. Je paie 120 pesos. En plus des 50 pesos du matin. On m’avait parlé de 135 pesos la veille… je comprendrai un peu plus tard. Un colectivo arrive. Je vais pour embarquer. Mais mon ticket n’est pas bon. « Non, le bus arrive un peu plus tard. C’est un gros bus ». D’accord… le gentil monsieur m’en a passé une petite vite, en me vendant un ticket de bus plutôt qu’un ticket de colectivo. Je prends note de la méthode. Je sais que je ne me ferai pas avoir deux fois. Et puis bon, en échange on discute un moment. Ça fait du bien de se forcer à parler espagnol. Ça fait du bien de se rendre compte que finalement, je continue de m’améliorer !

    Deux heures plus tard, j’arrive à Tulum. Je descends du bus, remonte la rue principale -pieds nus, donc- jusqu’au feu rouge. Tulum, c’est facile : il y a deux feux rouges. Idéal pour se repérer. Peu après, je franchis le seuil de « Daytripper hostel ».

    – Bonjour, vous avez une réservation ?

    – En fait, j’ai échangé quelques messages avec Bojana. C’est toi ?

    – Tout à fait. Tu es Sébastien ?

    – Lui même !

    – Parfait. Pose ton sac. Tu veux un verre d’eau ?

    Un grand sourire dans ma tête vient compléter celui que je faisais déjà. L’arrivée à Tulum contraste fortement avec celle de Blue Kay ! J’échange quelques mots avec Bojana qui me dit que John ne devrait pas tarder à arriver. John, c’est le propriétaire. Il est possible que son nom chance à l’avenir, parce que j’ai un doute d’avoir le bon.

    John arrive. Jeune, grand, torse nu, souriant.

    – Tu fumes ?

    – Non, merci.

    – Dommage, j’ai des cigarettes canadiennes. J’aurai pu t’en donner une.

    Parce que John, il est canadien. Oui, un peu comme moi. Je dis toujours que je suis français et canadien quand je me présente. Originaire de Niagara Falls, il a vécu longtemps à Vancouver. Maintenant, il est propriétaire d’une auberge de jeunesse à Tulum. Je le soupçonne d’être plus jeune que moi. Je le soupçonne de se penser plus vieux que moi.

    On discute un moment. En français. Il a rarement l’occasion de pratiquer. Il m’explique un peu ce dont il a besoin, ce qu’il aimerait. Habituellement, ils demandent quatre heures de travail par jour, six jours par semaine. Juste pour l’hébergement. Pour la bouffe, je me débrouille. Ce n’est pas le deal du siècle, mais c’est généralement ce qui se pratique en auberge de jeunesse, et ça me convient. Là tout de suite, ils sont entre deux femmes de ménages. Donc dans un premier temps, ils ont besoin que je donne un coup de main pour nettoyer. Mais je pourrai sans doute aider à la réception aussi. Et surtout, si je sais bricoler, ils ont plein de trucs à me faire construire. Et ça, franchement, ça me plait ! Le premier contact est excellent, le courant passe bien, les lieux me plaisent aussi. Et si jamais je prends plus de quatre heures pour le ménage, ils me paient les heures sup. Durée du séjour : trois semaines minimums. C’est où qu’on signe ? Je commence demain.

    Je pars me balader un peu dans les rues de Tulum, explorer un peu au hasard, voir à quoi ça ressemble. La rue principale est à destination des touristes. J’irai explorer le reste plus tard. J’ai tout mon temps. Et beaucoup de choses à voir. C’est parfait. Mon petit doigt me dit que je vais me plaire à Tulum. Oui, j’ai déjà repéré le restaurant où ils proposent de la poutine. Non, j’ai été très raisonnable, et je n’y ai pas encore été. Mais que les choses soient claires : j’ai bien l’intention de craquer au moins une fois avant mon départ !

    De retour après ma balade, je rencontre Alvarez, un des employés mexicains. Il travaille ici depuis plusieurs mois. On discute un moment. Il m’explique toutes les taches que j’aurai à faire pour le ménage. En espagnol, bien entendu. Je m’accroche. Concentration maximum. J’en rate une bonne partie, parce qu’il a un débit conséquent. Mais là encore, je comprends plutôt bien. Et je suis capable de faire des phrases en réponse !

    Mon espagnol se porte bien, l’endroit me plait, je pense que je vais bien m’entendre avec tout le monde, l’ambiance est agréable, il y a des millions de choses à voir et à faire… en route pour de nouvelles aventures !

    Un commentaire

    1. Commentaire de Kaly

      Bon, j’espère que “tes” chaussures, ayant changé de mains, ou de pieds, auront quand même un bel avenir…

      ;-((

      Pis c’est chouette que Tulum te plaise, on dirait que tu as trouvé… chaussure à ton pied… heueueue…

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