Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionNovember 30th, 2014
  • Certains l’appellent le retour à la réalité. D’autres parlent de mettre sa vie entre parenthèse. Quelque soit l’appellation que l’on choisisse, dans un cas comme dans l’autre, les choses se sont bien passées pour moi. De retour à Lyon, de retour chez mon employeur. Pas de grands changements. Il est toujours amusant de constater à quel point on peut changer en quelques mois, pour revenir, au final, dans un endroit qui est quasiment à l’identique de ce que l’on a laissé en partant. Le principal changement, au final, a été de me trouver un nouveau chez moi. J’ai quitté les pentes de la Croix Rousse. Je suis parti m’installer dans le 8e. Je me suis trouvé une coloc sympa, avec des gens sympas. J’y suis bien, dans ma petite maison. Qui fait peut être un peu penser à un manoir, quand on y pense…

    Tout les matins, je prends mon petit vélo pour aller travailler. Tout les matins, je remonte les pistes cyclables, slalomant entre les voitures arrêtées en double file, les camions de livraison et les piétons. Tout les matins, je suis concentré à fond sur la route, me demandant d’où va venir la voiture, le camion, la moto, le piéton, le chien, la poussette, l’arbre, ou le je ne sais quoi qui va essayer d’attenter à ma vie. Oui, le vélo en ville, c’est un peu une jungle quand on y pense. Mais au moins, je n’ai pas besoin de café pour me réveiller.

    Mais surtout, tout les matins, je remonte un petit bout de voie ferrée. Et tout les matins, il y a forcément au moins un train qui passe. À chaque fois, je me demande d’où il vient, où il s’en va. Les trains me font toujours autant rêver. Je le disais il y a quelques temps : une vraie aventure commence toujours par un voyage en train. J’ai mis les aventures de côté pour quelques temps, mais ça ne doit pas m’empêcher d’avoir des aventurounettes, non ? Parce que de voir tout ces trains, de rêver tout les matins, mais aussi tout les soirs (parce que je repasse à côté de cette même voie ferrée tout les soirs), ça me donne envie d’en choisir un, et de partir. Vous le savez… je ne reste jamais beaucoup en place. Alors je suis parti, le temps d’un petit week-end.

    Je n’ai pas été original dans le choix de la destination : Paris. Je dois bien me rendre compte que j’ai petit à petit développé une relation d’amour-haine vis à vis de Paname. Ou plutôt d’amour-indifférence. Parce que je ne déteste pas Paris. Il y a beaucoup de choses que je n’y aime pas. Mais si j’avais l’occasion de bosser et vivre intramuros, je pense que je me laisserais quand même tenter. Et il y a aussi des choses que j’aime à Paris. Comme par exemple ce petit côté un peu surréaliste, je trouve, de pouvoir se dire « hey, mais je suis à Paris ». Dans cette phrase, vous pouvez remplacer « Paris » par un certains nombre de destinations mythiques (San Francisco, Vegas, Sydney, Rio de Janeyro, Tokyo, New York – pas forcément mes villes préférées, pas forcément des endroits particulièrement « sexy », mais il n’empêche, ça fait quand même quelque chose de pouvoir dire « wo, je suis vraiment là »). Et puis certains quartiers sont sympas, voir même joli. Et puis il y a même des gens agréables que j’ai plaisir à rencontrer.

    Et c’est ainsi que j’ai enfin pu rencontrer Boulette. Boulette grâce à qui j’ai rencontré Laurie. Boulette qui est cataphile. Quand j’ai appris ça, je lui ai dit qu’il allait falloir qu’elle me fasse descendre au moins une fois. Et elle a accepté.

    Mais de quoi je parle exactement ?

    Des catacombes. Sauf que c’est un peu un abus de langage. Les catacombes, c’est l’ossuaire de la ville de Paris. Là où sont enterrées plus de six millions de personnes… là où l’on paie pour visiter, en faisant la file avec plein d’autres touristes. Les catacombes dont je parle, ce sont « les autres ». Leur vrai nom ? Le GRS. Grand Réseau Sud de Paris…

    Oublions les ossements, oublions l’ossuaire. Faisons un petit retour dans le temps. Nous sommes dans les débuts de la construction de Paris. La ville est encore petite à l’époque, mais elle grandit. Lentement mais sûrement. Pour l’aider à grandir, il faut de la pierre. Beaucoup de pierres. Alors on creuse des carrières souterraines, un peu partout. En dehors de la ville, mais pas trop loin, pour simplifier le transport. Il n’y a aucun contrôle. On ne se pose pas trop de questions. Et Paris grandit encore. La ville s’étale. Et finit par recouvrir les carrières… on a arrêté un peu de creuser. On oublie un peu ce qui se passe en dessous…

    Les effondrements commencent vers la fin du 18e siècle. L’un des plus grave a lieu le 17 décembre 1774, rue d’Enfer. Le roi du moment, Louis le 16e du nom, se trouve un peu obligé de réagir. Il nomme une commission qui va évoluer pour devenir l’Inspection Générale des Carrières, sous l’égide -dans un premier temps- de Charles-Axel Guillaumot puis de Héricart de Thury (oui, ça c’est un nom qui en jette). L’Inspection Générales des Carrières va avoir comme mission d’entretenir l’ensemble, de cartographier, de surveiller. Bref, de s’assurer que ça s’arrête de tomber. Pour se faire, beaucoup de piliers et de mur de soutènement sont construits. De nombreuses zones sont rebouchées ou fermées. Et d’autres, en même temps, sont creusés. Parce que jusqu’à présent, il y avait de nombreuses carrières indépendantes. Un enfer, donc à entretenir. En reliant tout ensemble en creusant de nouvelles galeries, par contre, plus besoin de passer son temps à monter/descendre rentrer/sortir. Tout commence dans le secteur de la rue Saint-Jacques, puis s’étend petit à petit…

    C’est dans le même temps que se pose la question de la saturation des cimetières parisiens. La logique est imparable : on a des trous à boucher + on sait pas quoi faire de tout ces os. La conclusion est évidente. C’est ce même Héricart de Thury qui aura l’idée de transformer les catacombes en ossuaire visitable.

    Et pendant ce temps, le GRS voit le jour. Les carrières sont reliées les unes aux autres, les petits réseaux deviennent un gigantesque complexe souterrain, et de nombreux puits d’aération sont creusés pour aider au renouvellement de l’air. Il faudra près de 150 ans pour finir de consolider l’ensemble (si tant est que l’on puisse dire que tout est consolidé, ce qui n’est pas vraiment le cas). Tout n’est pas complètement rebouché. Et à la fin du 19e siècle, les gens qui habitent au dessus des carrières recommencent à s’y intéresser. Notamment les brasseries (et oui, c’est parfait pour fabriquer et conserver la bière ce genre de lieu). Pendant la première guerre mondiale, certaines zones de la GRS sont aménagés comme abris de défense passive. Rebelotte pendant la seconde.

    La cartophilie commence vraiment à se développer dans les années 1960-1970. Les gens descendent en cachette, découvrant un Paris totalement inconnu. Des fêtes y sont organisées (certaines salles, comme la « salle Z » sont suffisamment grande pour permettre d’être nombreux. Très nombreux). Des salles commencent à être aménagées. Les souterrains deviennent la base d’une communauté underground (c’est le cas de le dire) assez petite, et tissée plutôt serrée. Le monde est petit dans les catacombes, et tout le monde se connaît.

    Et c’est là dedans que je suis descendu… on est rentré par une chatière. Oui, la communauté cataphile a aussi tout son vocabulaire spécifique. Une chatière, c’est un passage creusé par les cataphiles soit pour accéder au réseau, soit pour accéder à de nouvelles zones. Une chatière, c’est petit, et ça se remonte en rampant. la chatière idéale est relativement étroite, pour décourager le plus possible les visiteurs. Parce que oui, pour éviter d’attirer trop de monde, pour éviter que certains secteurs soient envahis, le but du jeu est de les rendre accessibles mais pas trop.

    Boulette m’avait averti quand je lui ai fait part de mon envie de descendre. « C’est fatigant, c’est sale, c’est mouillé, c’est froid ; faut que tu sois prêt à passer plusieurs heures avec les pieds trempés ». Bon, au moins elle m’avait prévenu. Et puis bon, éviter d’attirer trop de monde ça passe aussi par cette première étape : s’assurer que le touriste est prêt à souffrir. Oui, ça aussi c’est un terme de la communauté. Le « touriste », c’est celui qui descend pour la première fois. On le reconnaît à son aspect fatigué, au « floche floche » qu’il fait en marchant (le touriste à des bottes qui ne sont jamais assez hautes ; le cataphile, lui, a des cuissardes qui remontent jusqu’aux oreilles). Le cataphile maîtrise les séances à ramper et est toujours propre. Le touriste (et Boulette) est toujours plein de boue. Le touriste, enfin, a un air un peu ébahi et perdu à se demander ce qu’il fait là, à avancer la tête rentrée dans les épaules, tandis que le cataphile court dans tout les sens sans jamais se perdre.

    J’ai suivi ma guide le long des couloirs. Pataugé dans l’eau, et profité de la joie d’avancer avec un pantalon mouillé et des bottes pleines d’eau. J’étais prévenu, j’ai signé en connaissance de cause. J’assume. J’ai écouté tout ce que Boulette avait à me raconter. Tout ce qu’elle était prêt à partager. Je lui ai fait entièrement confiance, parce que sous-terre, je sais que mon sens de l’orientation est catastrophique. Je suis d’ailleurs assez impressionné de voir ma guide avancer avec autant de facilité. Bon, il faut dire qu’elle est descendue souvent à une époque. Ça explique qu’elle connaisse bien. Et ça explique que beaucoup de gens la connaissent là dessus.

    Nous sommes restés pas loin de neuf heures sous terre. À se promener, à explorer, à découvrir. À rencontrer des gens, à discuter un peu, à boire une bière. À se poser pour discuter. Tout cela pour terminer la soirée dans une salle de cinéma, aménagée par les cataphiles. Projecteur sans fil, haut parleur fonctionnant sur batterie… c’est fou ce que la technologie permet ! Expérience assez impressionnante, en tout cas, que de regarder un film sous terre, assis sur des bancs « sculptés », sur un magnifique écran blanc…

    Et puis finalement nous sommes remontés. Si nous sommes entrés à l’horizontal, nous sommes ressortis à la verticale. Par un puits. Des barreaux plantés dans la roche, trois paliers de trois mètres, et un moi qui ne fait pas le fier, mais qui arrive quand même en haut, content. En haut, c’est une grille qu’il faut soulever. Et là, soudain, on se retrouve au milieu du trottoir, à sortir du sol. Il faisait nuit, il était tard, il n’y avait personne. Mais j’imagine le choc que ça peut faire, quand on se promène dans la rue, et que soudain une plaque se soulève, et deux personnes sortent et vous disent « bonsoir ».

    J’ai été très raisonnable avec l’appareil photo. Je voulais en profiter un peu, quand même, mais je voulais surtout découvrir. Voir à quoi ça ressemble. Voir à quoi m’attendre. Et maintenant, je sais. Et je sais que j’y retournerais. Parce que les sous-sol de Paris, ils sont assez sympas, quand même ! Dans la tradition cataphile, le touriste qui redescend se voit attribuer un pseudo. Par exemple, vous l’aurez deviné : Boulette ne s’appelle pas vraiment Boulette. Pourquoi ce surnom alors ? Et bien… prenons une petite anecdote, tout à fait au hasard. Nous avions prévu de manger une petite fondue quand nous aurions faim rendu en bas. Boulette avait pensé à tout. Le caquelon, les fourchettes, le fromage, le pain, le vin blanc… même la muscade en poudre ! Relisez la liste une deuxième fois, vous trouverez ce qu’il manque. Bon, après, c’est pas grave : des sandwichs au fromage râpé, c’est très bon aussi ^^ et puis je l’aime bien quand même Boulette. C’est une très chouette guide :)

     

    3 commentaires

    1. Commentaire de Boulette

      Ca c’est un touriste qu’il est bien ! Qui marche, qui râle pas, qui se marre, qui flippe pas, et tout et tout. Un bon touriste comme j’en voudrais plus souvent, même s’il a l’indélicatesse notoire de ressortir plus propre que sa guide (qui a dit “elle l’a bien cherché” ?) ! Et surtout, qui a la patience infinie d’attendre de rentrer à 2h30 du mat’ pour se taper la fondue au réchaud sur la table basse à la maison. On allait pas s’arrêter en si bon chemin, non ?

      “Hahaha… Seb, tu vas me détester, mais… Je viens de me rendre compte que j’ai zappé le réchaud. MOUAHAHAHAHA !” (rire diabolique de grognasse à cervelle de poule qui n’a qu’une envie à ce moment là, se la fracasser contre une hague, mais bon, on change pas une équipe qui galère)

      Tu reviens quand tu veux pour faire plein de conneries en sous-sol, t’es le bienvenu ! Et la prochaine fois, on en profitera pour se faire un dodo-hamac à la résidence secondaire. Les pancakes (au remblai) des copains au p’tit dèj le dimanche matin à 15h, c’est cool !

    2. Commentaire de Quasimodo

      Chouette itinéraire.
      Lyon est aussi une ville de tunnels mais le contexte est différent de Paris. Il n’y a pas d’ossuaire souterrain (excepté deux cryptes d’église remplies des ossements des victimes de la barbarie de 1793), et le sous-sol n’a pas été exploité pour de la pierre de taille car il y avait des carrières dans les environs et les fleuves permettaient d’acheminer les pierres facilement, et deux, la géologie n’est pas constituée de pierre exploitable.
      Les galeries lyonnaises servent à drainer les eaux de ruissellement qui autrement feraient gonfler des poches de sable ou d’argile morainique et glisser des pans de colline fortement bâtis.
      Les romains sont les initiateurs de ce réseau, qui tomba à l’abandon, mais le glissement de terrain de 1930 à Fourvière et celui de 1932 à Caluire-Saint-Clair rappela au bon souvenir des Lyonnais l’importance d’entretenir ce réseau. Depuis a été créée la commission des balmes, rattachée au maire de Lyon, chargée de veiller à l’entretien des galeries et de donner son avis pour toute construction dans les secteurs soumis au risque de glissement de terrain.

      La cataphilie lyonnaise est aujourd’hui fortement compromise par les mesures qu’on pris les autorités suite à des abus liés au mauvais comportement de certains visiteurs. Plusieurs accès privilégiés ont été fermés par des portes hermétiques, et un arrêté pénalisant cette fréquentation a été pris. Ma dernière visite remonte à 1997, avant que ces mesures ne soient prises.

      Chaque ville a ses rites initiatiques. A Strasbourg, nous montions sur la cathédrale la nuit dans les années 1990-1994. Là aussi, c’est le mauvais comportement de certains visiteurs indignes d’être introduits dans de tels lieux qui ont conduit les autorités à fermer les trois accès existants et à prendre des mesures de rétorsion.

      A l’occasion, je serais heureux et très honoré de descendre sous terre.

    3. Commentaire de Sébastien Chion

      Merci beaucoup pour le commentaire Quasimodo, qui escalade les cathédrales :) J’ai entendu parler un peu des souterrains lyonnais. Arrêtes de poissons et autres sous-sol. J’ai également entendu dire qu’il était très difficile voir même impossible d’y aller.

      Quand on voit le comportement de certaines personnes dans les cata de Paris, on se dit que c’est peut être mieux d’en interdire l’accès. Et en même temps, c’est vraiment dommage, quand on sait à quel point c’est beau, intéressant sur le plan historique, et que certains passionnés en prennent grand coin…

      Bon, tout cela me donne envie d’aller écouter quelques chants polyphoniques ;) Surtout que dans certaines salles des catacombes parisiennes, il y a une acoustique qui s’y prêterait très bien je pense !

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