Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionFebruary 12th, 2020
  • Je suis donc arrivé à Tortosa. Non non. Il n’y a là aucune rupture dans la linéarité du blog. Aucun oubli. Je ne me suis pas non plus téléporté. J’ai juste pris le bus. Parce que maintenant que j’ai repéré que je peux rayonner en bus et aller un peu partout, je préfère l’option où je laisse la maison à Horta où je suis particulièrement bien, et où je vais me balader un peu partout. D’autant que les bus sont très raisonnables. Et super confortables.

    Interruption momentanée : je viens d’apprendre le fonctionnement des bus espagnols. Pour résumer : l’État ou la Région (communauté autonome) octroie une concession à un opérateur privé, sous forme de monopole. Un contrat qui impose les itinéraires, les fréquences et les prix maximaux. On retrouve sur une même concession des trajets rentables (j’imagine que le Tortosa-Barcelone ou le Gandesa-Barcelone en font parti) et des qui le sont moins, voir même qui sont déficitaires (comme c’est peut-être le cas du Tortosa-Horta) pour équilibrer tout en assurant un service minimum. La compagnie obtient la concession pour un minimum de dix ans ; ce qui lui donne une visibilité à long terme, et une certaine garantie de pouvoir rentabiliser ses investissements. À première vue, l’idée est intéressante. Et dans le cas de la Terra Alta que je sillonne un peu en ce moment, semble plutôt fonctionnelle. Je verrais ce que me réserve la suite !

    Retour au programme principal.

    La principale contrainte de mon mode de vie actuel, c’est l’aspect logistique. Dans une maison raccordée au réseau, il n’est pas vraiment nécessaire de se préoccuper de ce qui entre et de ce qui sort. Vous appuyez sur un interrupteur et la lumière s’allume. Vous ouvrez le robinet, l’eau coule et disparait dans un tuyau. Vous tirez la chasse, et tout disparait dans des égouts. Si vous avez une cuisinière électrique ou que vous êtes raccordé au gaz de ville, pas besoin de se poser la question non plus. Vous recevez des factures mensuelles ou trimestrielles, sans doute avec prélèvement automatique, et ça s’arrête là. Peut-être faut-il faire rentrer un peu de fioul ou de bois pour le chauffage ; ou changer la bouteille de gaz une fois tous les 6 ou 12 mois. Il y a dans cela un confort très agréable, même s’il implique parfois d’oublier l’aspect fini des ressources utilisées. Quand le Chamion est sur la route, il me faut toujours garder dans un coin de ma tête le niveau des cuves d’eau. J’ai une certaine marge de manoeuvre sur l’eau potable : quand il n’y a plus assez de profondeur d’eau dans les cuves pour que la pompe tire, je peux encore aller « puiser au puits ». Avec un récipient, je peux récupérer l’eau directement dans les cuves. J’ai encore accès à une vingtaine de litres d’eau comme ça. Largement de quoi tenir plusieurs jours. Mais quand la bouteille de gaz se retrouve vide au fin fond de la Catalogne, il faut savoir improviser et prendre le bus.

    infographie_chamion

    En réalité, tout cela n’est pas trop contraignant. Surtout si on compare avec la liberté que m’apporte la maison, c’est une donnée plutôt négligeable et j’accepte les contraintes avec joie quand je vois les avantages.

    Mais il y’a des périodes où tout s’enchaine. J’ai refait le plein d’eau. Et vidé les eaux grises. J’ai changé la bouteille de gaz. Les journées ensoleillées s’enchainent et les panneaux s’en donnent à coeur joie. Mais par contre, où trouver des copeaux pour les toilettes sèches ? Parce que voilà que les stocks s’amenuisent. Option 1 : une scierie. Je n’en ai pas sous la main. Option 2 : un menuisier. Je n’en vois pas sur internet. Option 3 : les petites annonces. Mais je ne trouve rien dans les environs. Option 4 : le rayon animalerie du supermarché, les copeaux étant souvent utilisés comme litière pour les lapins. Mais à Horta, a priori, personne n’a de lapin d’appartement. Soit… je décide le tout pour le tout. Puisque l’aller-retour en bus a marché pour le gaz, peut-être que ça marchera aussi pour les copeaux de bois ? Mais j’ai un doute sur le fait que Gandesa fera la taille suffisante. Et puis je commence à bien connaître la ville. Alors je décide de m’offrir une journée tourisme urbain. Dans une grande ville.

    Me voilà donc à Tortosa, dont je ne sais absolument rien, sinon qu’il y a au moins deux supermarchés. Dont un Alcampo. Le fait que Auchan sonne comme « au champ » et qu’ils ont donc décidé d’appeler les magasins « Alcampo » en Espagne me fait délirer. Ça me donne l’impression qu’en fait ils ont juste fait une énorme faute d’orthographe en français. Bref…

    En fait si, je sais deux autres choses de Tortosa. Le fleuve Ebre y passe, et le kilomètre zéro de la Via Verda s’y trouve. Et ce sera donc la première chose que je ferai. Traverser la rue, ne pas trouver de travail, traverser un parc, et arriver sur le bord de l’Ebre au niveau de l’ancien pont de chemin de fer. J’imaginai voir un magnifique panneau « kilomètre zéro » comme à Victoria au début de la transcanadienne. Mais non. Tant pis.

    La journée est très nuageuse (la météo annonçait la pluie). Du coup, on ne distingue pas vraiment les sommets du parc de Ports (troisième photo avant la fin) dans la brume.

    Sur les berges du fleuve, 7e photo avant la fin, on peut lire l’inscription « lo riu es vida ». Le fleuve, c’est la vie. Tortosa est une ville très ancienne. Une ville qui doit son existence au fleuve, et à la proximité de la mer. Le fleuve, axe de communication important, a beaucoup fait pour la richesse de la ville. Il semblerait, d’après des panneaux que j’ai lus plus tard dans ma balade, que les installations d’irrigation sont de plus en plus nombreuses en amont, et que le débit du fleuve est de plus en plus réduit… les habitants de Tortosa se mobilisent pour essayer de garder leur fleuve…

    Je m’étais un peu interrogé sur le fait d’essayer de compléter les portions de la Via Verda que je n’ai pas encore vue. À savoir entre Tortosa et Xerta. Mais il se trouve que la Via Verda suit le fleuve. Tout comme la route. J’ai donc pu avoir un aperçu en prenant le bus. Je me dis que la balade à vélo doit être agréable et plutôt reposante, mais sans avoir l’aspect grandiose des portions que j’ai eu la chance de faire alors que l’on suit une vallée fluviale. Et pas aussi tranquille, alors que l’on suit une grande route… en vélo, peut-être, mais à pied je n’en vois pas l’intérêt.

    Il ne m’a pas fallu très longtemps pour trouver un plan de la ville, me repérer, et repérer la vieille ville. Je décide donc de me diriger vers la partie historique. Non sans visiter en chemin les halles de la ville. Parce que les marchés couverts, je suis toujours parant !

    L’Espagne semble quand même avoir élevé le jambon cru au rang de religion (c’est où qu’on signe ?). Il est assez impressionnant de voir, quasiment partout, des jambons entiers, ou légèrement entamés, sur leur petit présentoir. Ils semblent n’attendre que vous. On n’en trouve dans les charcuteries et les marchés, bien sûr. Bien souvent dans les restaurants ou dans les bars. Même dans les magasins de fruits et légumes… Je ne serai pas surpris d’en trouver chez un coiffeur. « Une petite tranche en attendant votre brushing ? »

    Et donc, je pars crapahuter dans les vieilles rues. Dédale pas très droit, mais loin d’être aussi chaotique que Horta. Je n’arrive même pas à me perdre. Par contre, j’en profite. Le contraste entre les bâtiments et assez saisissants. De vieux bâtiments sans âme à l’état de ruine, à côté de vieux bâtiments grandioses, à côté de bâtiments rénovés… ou super modernes.

    Il est bientôt 13h. Je commence à avoir faim depuis un petit moment, et je regarde donc les menus des restaurants avec curiosité attendant de trouver celui qui m’inspire. Je finis enfin par me décider… pour découvrir que bin non, il n’est pas encore ouvert. Surpris, je continue mon chemin. Trouve un autre restaurant qui m’inspire aussi. Je rentre. Je demande s’il est possible de manger. On me répond que la cuisine n’ouvre qu’à 13h. Comme c’est dans 5 minutes, je m’attable en me disant que je saurai me montrer patient.

    La serveuse m’amène un menu en catalan. Je tente ma chance… mais je lui demande si elle n’en a pas plutôt un en castillan. Elle me propose une version anglaise, mais je reste sur ma version espagnole. Je continue à être très perplexe sur l’utilisation du catalan. La très grande majorité des panneaux sont bilingues, le catalan arrivant en premier dans 95% des cas. Mais il me semble bien que les gens se parlent entre eux en castillan. Castillan oral, catalan écrit ? Peut-être…

    Je fini par commander, avec une incertitude quand à la traduction d’un mot. Le riz aux légumes en entrée, pas de problème. Par contre, je ne sais toujours pas qu’elle était ce truc frit que j’ai mangé avec une ratatouille. Et j’avoue que ça n’était pas particulièrement bon. Plutôt… bizarre. Dommage quand la ratatouille était délicieuse !

    Je reprends ma déambulation, pour me diriger cette fois sur le château qui domine la ville. Tortosa a été pendant longtemps à la frontière entre l’Aragon (à l’est), la Catalogne (au nord) et Al-Andalus au sud. Je parlerai des autres régions d’Espagne en temps et en heure… quand j’apprendrai moi-même à les connaître un peu mieux et que j’aurai (enfin ?) quitté la Catalogne. Bref, Tortosa a été conquis, déconquis, reconquis… les traces de la domination Maure à Tortosa reste toutefois très discrète. Mais la place forte, au centre de la ville, est toujours là.

    Et permet d’avoir une très belle vision de l’ensemble de la ville.

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    En arrière de ce château forteresse se trouve une deuxième série de murailles. Un peu plus en retrait. Sans doute plus anciennes vu leur état de conservation. Ou simplement moins bien rénovées.

    Tout en me baladant, je garde quand même un oeil sur l’heure. Il ne faut pas que j’oublie de passer faire mes courses avant de reprendre le bus qui me ramènera à Horta ce soir ! J’ai de toutes façons l’impression d’avoir vu presque tout ce que je voulais voir. Presque, parce qu’il me reste encore le bâtiment de l’office du tourisme / musée de Tortosa. Que je ne visiterai pas du fait de mon incertitude temporelle.

    Je suis de retour sur les berges de l’Ebre. D’où l’on peut voir notamment un monument dédié « aux combattants qui ont trouvé la gloire dans la bataille de l’Ebre ».

    De la guerre d’Espagne, je ne sais pas grand chose. Je sais que suite au coup d’état du général Franco, l’Espagne a été déchirée par une guerre civile. Je sais aussi que les républicains ont perdu, à cause de la non intervention des gouvernements internationaux là où les nationalistes (franquistes) ont eu le soutien logistique de l’Allemagne et de l’Italie. Et que les anarchistes se sont faits massacrés dans l’indifférence la plus totale. Depuis que je sillone la région de l’Ebre, je vois régulièrement des panneaux mentionnants la bataille de l’Ebre. Qui semble avoir été la bataille décisive apportant la victoire aux nationalistes. Les mémoriaux et les panneaux sont assez fréquents. Mais celui-ci, avec son aigle, fait parti des mémoriaux franquistes qui n’ont pas encore été déboulonnés… il faudrait peut-être s’y mettre !

    Moi, je me mets à ma mission courses. Ressorts déçu d’un Liddl. Puis du Alcampo. A priori, les Espagnols n’ont pas de lapin. Deux magasins plus tard, je finirai par craquer pour de la sciure. Ce n’est pas aussi bien que les copeaux, mais c’est mieux que rien !

    Je retourne à l’arrêt de bus. Comme j’ai encore un peu de temps devant moi, je vais faire un dernier petit tour dans le quartier. À moins de 50 mètres de l’arrêt de bus, je passe à côté d’un atelier de fabricant de meubles. Un vrai atelier, avec des machines… et des tas de copeaux. Un vieux monsieur, un peu surpris, me voit frapper à la porte de la boutique et lui expliquer dans mon espagnol bancal que je cherche des copeaux. (« Virutas » pour ceux à qui ça peut servir ; c’est pas le genre de mot que l’on apprend à l’école ! Bon, d’accord, j’ai pas fait espagnol à l’école… Späne en Allemand. C’est pas l’école, c’est google qui vient de me l’apprendre). Il m’en fournit un grand sac avec enthousiasme, m’expliquant que si j’en veux plus je n’ai qu’à revenir, il y en a toujours. Quand il me demande pourquoi j’en ai besoin, j’essaie de lui expliquer… mais je crois qu’il comprend « salle de bain sèche » et que du coup, ça ne lui parle pas beaucoup… Peu après, je suis dans mon bus qui me ramène à Horta. J’ai un magnifique sac de copeaux, et même de la sciure en rab !

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    Bon… et maintenant, il ne me reste plus qu’à trouver une laverie !

    3 commentaires

    1. Commentaire de La Feuille

      Voyage passionnant ! Pour les copeaux, un atelier de menuiserie, je pense que c’est ce qu’il y a de mieux, et des menuisiers, dans les petites villes, il doit y en avoir encore si c’est comme en Italie. J’en aurais des choses à raconter sur la bataille de l’Ebre et le comportement des Staliniens à l’encontre des anarchistes, mais ce n’est pas vraiment le lieu et je n’ai pas vraiment le courage. Il sort maintenant (et maintenant seulement) beaucoup d’ouvrages sur la révolution espagnole qui rétablissent la vérité sur ce qui s’est passé lors de ces trois années de guerre. La mainmise des communistes et des nationalistes sur l’histoire de cette période commence à être sérieusement entamée. Bonne continuation pour ce journal de voyage, passionnant lui aussi.

    2. Commentaire de Iris

      Nous sommes rentrés ça y est ! Je peux lire tes articles sans craindre le spoilage de beaux paysages :) (oui spoilage c’est pas très très joli on est d’accord).
      De notre côté nous avons eu un énorme coup de cœur pour Gérone. Je te recommande vivement d’y passer un jour ou deux si tu as le temps sur le retour.
      Bonne route, et gare au cholestérol avec le jambon, hé hé ! ;)

    3. Commentaire de Sébastien Chion

      A priori j’aurai vraiment du m’y arrêter à Gérone, vu que tout le monde me dit que c’est trop bien. C’est dommage, j’y suis passé, mais je n’ai pas eu envie de quitter le contournement pour m’arrêter en ville. Mais c’est noté pour la première fois.
      (Et sinon, y a toujours “divulgachage” qui est très explicite, mais que j’ai du mal à employer quand même)

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