Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionSeptember 3rd, 2019
  • Cette rando, je l’avais repérée depuis un moment. Elle était dans ma liste depuis le début, en fait : à Beaufort, plusieurs cartes présentent les randonnées principales dans la région, et celle-ci m’avait tapé dans l’oeil dès le début. La topographie semblait intéressante. Et elle venait un peu compléter ma connaissance de la région ; compléter les autres balades que j’avais faite, en m’ouvrant une autre partie du Beaufortain. Pour bien comprendre, un petit coup d’oeil à la carte :

    carte

    En bleu, le col de la Louze et les lacs
    En violet, le col du Pré et le passage de la Charmette
    En vert, le cormet d’Arrêches et le Mont Coin
    En jaune, le Grand Mont
    En rouge, la balade envisagée

    Depuis le Mont Coin, j’avais repéré une partie de l’itinéraire. J’avais bien envie, aussi, de longer un peu le lac. Et donc d’assurer la continuité avec les balades précédentes. Connecter le col du Coin aurait été chouette, pour vraiment créer un lien, mais ça faisait un détour trop long.

    Vingt kilomètres, mille mètres de dénivelé, mes jambes allaient prendre un coup, mais ça ne m’inquiétait pas plus que ça. J’ai pris du temps à décoller le matin. Le ciel était un peu couvert, et surtout, le Cormet avait eu le droit à une livraison de militaires au petit matin. Une quarantaine, équipement complet, fusil mitrailleur au poing, se préparant à je ne sais trop quoi. Et juste à côté du chamion. Du genre qui ne donne pas envie de sortir de chez soit. Mais à force de les voir ne rien faire à part tourner en rond et faire des briefings, je me suis décidé à y aller.

    Je ne raconterai pas la randonnée deux fois ; j’essaierai de condenser en un seul récit. Pourquoi raconter la randonnée deux fois ? Parce que la première fois, j’ai fait le premier tiers sous le soleil, et le deux autres tiers dans le brouillard. J’ai persisté, me disant que ça allait finir par se lever… et ça ne s’est jamais vraiment levé. Relativement déçu et frustré… j’aime marcher, certes, mais j’aime aussi m’exploser les yeux à grand coup de paysages magnifiques. Mais quand la visibilité s’arrête à dix mètres, la randonnée perd beaucoup de charme… alors oui, deux jours de suite je suis parti pour faire la même balade. Et je n’ai absolument pas du tout regretté. J’ai beau avoir fini la première boucle épuisée et les jambes lourdes, je voulais la refaire une deuxième fois…

    L’idée de cette randonnée est de faire le tour de l’Aiguille du Grand Fond. Cette barrière que je vois depuis un moment depuis l’autre côté. J’avais envie d’aller voir la vallée cachée derrière. À défaut d’aller voir la vue depuis en haut.

    La marche démarre tranquille. On s’enfonce immédiatement dans le milieu de nul part, très rapidement coupé de tout… et on avance, sous la surveillance des montagnes autour.

    Cette partie là de la randonnée, j’avais pu en profiter la veille. Quelques nuages passaient un peu parfois -rendant la marche plus fraiche et plus agréable- mais ils ne cachaient pas encore le paysage. Par contre, ce qu’ils me cachaient, un peu en retrait, c’était ce magnifique sommet enneigé, qui se dévoilait de plus en plus derrière moi, au fur et à mesure de mon avancée…

    Je l’ai vu régulièrement ; presque tous les jours, au hasard des balades et des points de vue. Mais je n’avais pas encore réalisé qu’il était aussi proche. Et pourtant, il est juste là… c’est presque comme si je dormais à son pied (c’est d’ailleurs un peu le cas, vu que le massif du Beaufortain est au pied du massif du Mont Blanc) ! Le Mont Blanc a quelque chose qui me fascine ; quelque chose que je ne sais trop expliquer. Je crois que c’est juste son côté massif, qui domine tout autour de lui. Comme le Mont Robson, en Colombie Britannique, ou le Mont Hood en Oregon… témoin impassible de la folie des hommes…

    Ce n’est pas la première fois que je refais une randonnée. Mais deux jours de suite, je pense que c’est une première. Et je ne peux m’empêcher de penser à Pete Fromm qui tous les jours fait le tour de ses oeufs de poisson, ou Edward Abbey qui fait le tour de ses arches. On crée très vite un lien avec ce qui nous entoure. En repassant le lendemain, je peux retrouver ce caillou que j’avais repéré, cet endroit où quelqu’un avant moi a glissé, ce repère que j’avais déjà utilisé pour repérer la piste. En seulement deux fois, on devient un habitué des lieux… Une amie a dit de moi que je trouvais ma stabilité dans le changement, et c’est en grande partie vrai ; mais comme tout le monde, j’ai aussi besoin de mes routines et de mes habitudes. C’est juste que j’en change très régulièrement. Un commerçant qui me dit « comme d’habitude » alors que ce n’est que la troisième fois que je viens chez lui, ça me plait ; une personne qui me reconnaît parce qu’elle m’a déjà vu la semaine dernière dans le quartier, ça m’enracine. Juste le temps nécessaire…

    Même sans refaire la même randonnée… simplement en explorant la région… je suis arrivé dans une zone que je ne connaissais pas. Il n’y avait que des noms et des courbes de niveaux sur une carte. Très vite, j’ai appris à repéré le col de la Louze dans les panoramas autour de moi. Puis le cormet d’Arêches. Puis le Grand Mont. Non seulement le paysage devient familier, mais en plus on le connaît. Ce n’est pas juste « et lui, là-haut, c’est le Grand Mont ». Ce n’est plus une vague connaissance ; c’est un ami que l’on connait. Un ami dont on peut parler un moment. « Si vous avez le temps et les jambes, allez le voir ; le panorama pendant toute la grimpée est vraiment superbe. Un peu raide sur la fin, ça tire un peu, mais on ne regrette pas une fois en haut ». Oui, je me suis transformé en guide touristique à plusieurs reprises. Après seulement une semaine, je connais bien les lieux. Quand on reste plus longtemps, comme Fromm ou Abbey, on en vient même à se les approprier. Je ne suis pas resté assez longtemps pour que le Beaufort soit « à moi » ; pas assez pour m’offenser de tout ces gens qui empruntent mes sentiers et mes routes. Juste assez pour trouver ça dommage de voir tout le monde repartir aussi vite… après avoir consommé des paysages au lieu de les vivre.

    Refaire une même randonnée, c’est aussi savoir par avance à quoi s’attendre. Savoir que le col du Grand Fond, là en haut, c’est le moins culminant de la balade à 2600. Tel est le programme du jour : monter de 600 mètres, descendre de 900, remonter de 300, et finir en montagnes russes avant de redescendre de 100 puis remonter de 100. La veille, devant le mur enfermant le (grand) fond de la vallée, j’avais mis un moment à repérer mon itinéraire. Le lendemain, je sais ce qui m’attend, et j’y vais tranquille, montant avec enthousiasme dans les éboulis, suivi de pas très loin par deux autres marcheurs.

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    Avançant dans la brume vers le sommet du col, je distinguai de loin une silhouette de bouquetin, disparu bien avant que j’arrive ; j’avançais sans problème sur la piste bien marquée, guidée par deux personnes au sommet. La même ascension sous le soleil est complètement différente. On ne perd jamais l’objectif de vue ; et on voit en permanence les quelques personnes qui profitent du sommet.

    Je suis d’abord arrivé sur ça :

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    La brume était vivante. Elle bougeait beaucoup, laissant apparaître un peu de ciel bleu de temps à autre. Laissant deviner un peu le paysage qui m’attendait. Suffisamment vivante, en tout cas, pour que j’ose espérer qu’elle ne se lève et que je continue ma balade. Le lendemain, en plein soleil, je suis tombé sur ça :

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    En arrivant de là :

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    J’ai été envahie d’une sorte d’euphorie. De joie immense en découvrant ce que la brume m’avait caché la veille. Si j’avais encore eu quelques doutes -était-ce sage/raisonnable de faire deux jours de suite une randonnée aussi difficile ?- ceux-ci étaient complètement dissipés, en même temps que la brume. J’aurai mal aux jambes le lendemain, mais c’est pas grave. J’aurai fait (et vu !) le tour de l’Aiguille du Grand Fond !

    Je reste un peu au sommet du col à profiter du paysage, de la vue, du détail des rochers, des aiguilles, des crêtes.

    Les deux marcheurs qui m’ont suivi dans la montée discutent entre eux de la possibilité de faire « la boucle ». De mon côté, j’échange quelques mots avec un autre marcheur ; comme la veille j’avais discuté avec le couple qui avait gravis le col dans la brume, un peu avant moi. Il y a souvent un besoin d’échanger entre randonneurs. On se comprend. On n’échange rarement beaucoup de mots. On ne discute jamais très longtemps. Mais il y a cette envie de partager. Nous venons de faire la même chose ; de gravir le même sommet ; le même col. Partageons cette expérience, et émerveillons nous ensemble.

    La plupart des gens s’arrêtent au col ; ils font ensuite demi-tour et rentrent au parking. La majorité de ceux qui font la boucle descendent jusqu’au refuge, sur le bord du lac. Ils y passeront la nuit, et feront la boucle sur deux jours. Et d’autres préfèrent faire tout ça en une journée… il est temps d’attaquer la descente, jusqu’au refuge du Presset, puis au col qui a donné son nom au lac… et par effet ricochet, au refuge.

    J’en profite aussi pour repérer la Pierra Menta. Sur la carte, ce n’est qu’un sommet de plus. Deux cent mètres à grimper depuis le col. Dans le brouillard, la veille, j’avais laissé tomber l’idée d’essayer de l’atteindre. Dans le soleil, je me rends bien compte que de toutes façons, je n’irai pas.

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    Je fais un petit détour par le refuge ; j’ai envie de poser une question à la gardienne… mais il est l’heure du repas, et celle-ci est beaucoup trop occupée. Je crois qu’il est temps que je revois ma conception des refuges ; quand au menu, il y a des suggestions de plat du jour, et que vous avez plusieurs choix de dessert incluant des fondants chocolat noisette… je crois que je commence à comprendre pourquoi faire la balade sur deux jours est si populaire… ce n’est pas tant la pause appréciable que les repas qui vont avec…

    Et moi, je m’exprime de plus en plus en panoramique, tant j’ai du mal à saisir la beauté de ce paysage au travers mon 17mm qui me fait si rarement défaut…

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    La veille, la brume m’avait laissé voir un petit groupe de bouquetins posés tranquillement…

    Peu après, je suis de retour au col du Presset, pour le deuxième jour de suite. Sauf que là, cette fois, je le vois le paysage ! Je la complète ma boucle et ma découverte de la région ! Je laisse le refuge derrière moi…

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    Devant moi, loin là-bas, le Grand Mont me salut. Je lui renvoie ses salutations, avant de croiser du regard le Mont Coin, plus à gauche. Lui aussi me salut. J’avais envie de les revoir. De compléter mes explorations de la région… ça fait du bien !

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    Il est temps pour moi d’attaquer la partie sérieuse de la descente. Celle qui avait annoncé le début de ma déprime la veille. Descendre, encore et encore, sans jamais sortir des nuages. Passer de 2600 à 1800 sans se rendre compte de rien, si ce n’est de la fatigue dans les jambes.

    C’est en descendant ce col que j’ai croisé un petit groupe la veille. Une dizaine de personnes dans la soixantaine, guidée par une jeune femme dans la trentaine. Elle m’avait demandé si j’avais vu des bouquetins ; je lui avais demandé si elle avait vu du soleil… Je les ai recroisés un peu plus tôt dans la journée, un peu avant l’ascension du col du Grand Fond. « On se recroise sous le soleil ». « En effet… » voilà. Une autre habitude. D’autres gens qui me reconnaissent. « Vous avez fait la boucle complète hier ? » « Oui » « Vous la refaites aujourd’hui ? » « absolument »…

    Cette fois, la descente m’ouvre le paysage. Très vite, le lac m’apparaît. Alors que j’avançais en aveugle la veille, sans aucune indication sur où je me rendais, combien il me restait à descendre, cette fois j’avance doublement averti. Je vois le chemin… et je l’ai déjà marché.

    Ce paysage, autour de moi, je le connais. La Roche de la Pastrire, qui parait si petite depuis ici, avec le passage de la Charmette d’un côté, et le col du Pré de l’autre. Tout est là…

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    Derrière moi, le col du Coin et le Mont Coin.

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    Oui, j’ai l’impression d’avoir fait le tour… d’avoir revu tout le monde. Et ça fait du bien.

    Je continue de marcher, pas trop vite. Le soleil tape toujours aussi fort. J’ai chaud, mais je suis bien. Et puis j’arrive finalement au point le plus bas… pas très loin d’un parking. Je pourrais finir de descendre, et essayer de faire du stop au parking. Mais ça ne me fait pas envie. Je veux finir ma boucle ! Alors je recommence à monter. Je sens que je commence à arriver sur les réserves. La veille, j’avais commencé à tirer sur les réserves un peu plus tard. Les réserves physiques. Moralement, je commençais à être las d’avancé dans le brouillard… mais les jambes suivaient. Aujourd’hui, les jambes suivent encore… mais un peu moins vite.

    Un premier replat.

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    Je sais que je vais devoir monter encore. Hier, je ne le savais pas. Dans le brouillard, on ne sait jamais ce qui nous attend. À chaque fois, j’avais l’impression d’arriver en haut. À chaque fois, je recommençais à monter… jusqu’à finalement arriver en haut ; cette fois, je sais que c’est la bonne.

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    J’ai fortement ralenti dans la dernière montée. J’ai vu dans le lointain un couple de randonneurs suivre le même chemin. Et se rapprocher de moi, petit à petit. Avant de finalement me rattraper au sommet. Le couple qui se demandait, quelques centaines de mètres plus haut, s’ils allaient faire la boucle. Ils l’ont faite ! On discute un peu. Ils sont fatigués. Je les rassure sur le fait que leur calvaire est presque bientôt terminé… Descendre de cent mètres, puis remonter du double… sur la route. En stop si ils veulent.

    Je suis vidé. Pourtant, il y a cette petite bosse sur la gauche. Pas très haute. Juste comme il faut pour offrir un point de vue supplémentaire. Pas un gros détour… ça fait longtemps que je n’ai pas fait un détour en balade !

    Et puis le lac et le Mont Blanc sur la même photo, ça valait la peine !

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    J’attaque enfin la dernière partie. Le panneau indique une demi heure de descente. Je mettrai plutôt 45 minutes. De retour à la route goudronnée. La veille, j’avais attaqué la montée d’un pas dynamique, tout en levant le pouce. Le Néerlandais qui s’était arrêté avec sa décapotable après un kilomètre, musique américaine à fond, m’avait remis le sourire en place pour le restant de la journée. Cette fois, j’attaque cette dernière montée vidée. Mais non, je ne la ferai pas en stop. Il fait soleil, j’ai chaud, mais le paysage est beau. J’ai envie de faire la boucle complète. Totale. Tout seul. Sans moteur.

    J’arrive à la maison. Glace. Pâtes au beaufort. S’allonger les jambes. Se reposer. Enfin ! Je réfléchis… j’imagine que si ma vie en dépendait, je serai capable de faire la boucle une troisième fois demain. Mais ma vie n’en dépend pas. Et si ma vie en dépendait, je tenterai de négocier une journée de latence quand même.

    J’ai quand même l’impression d’avoir brisé un petit mythe personnel… ce mur des 1000 mètres de dénivelé, si rarement franchis en une journée, je l’ai fait 4 fois en une semaine, dont deux à la suite l’une de l’autre… finalement, mes jambes ne vont pas si mal. Enfin si, ce soir, elles sont lourdes, et il ne sera pas simple de monter l’échelle de la mezzanine !

    Edward Abbey viendra me tenir compagnie pour la fin de la journée. Parfait, pour conclure une telle double boucle !

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