Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionSeptember 16th, 2014
  • Réveillé, comme prévu, à l’aube. Avant le soleil. Comme souvent ces derniers temps (si mes parents savaient que je suis capable de me coucher à 22h et de me lever à 7 !). J’hésite un peu sur quoi faire. Je n’ai pas forcément très chaud, donc déplacer un peu la voiture pourrait être pas mal, histoire de mettre un peu de chauffage. Et puis aller… quitte à déplacer la voiture, autant en profiter, et trouver un bel endroit pour aller voir le lever de soleil, non ? Comme les geysers de la veille ? Et pourquoi pas…

     

    Thumbs point geyser basin  

    Rendu au parking, j’hésite encore un peu. La vue est moyenne depuis la voiture, mais je pourrais rester un peu au chaud. Des fois, ça fait du bien d’avoir chaud. C’est un peu con, quand même, d’être sur l’un des plus grands volcans du monde, et d’avoir froid. D’être à côté de toutes ces sources chaudes et de… bon, mes deux neurones se connectent enfin. À côté des sources chaudes, en effet, dans la vapeur, on est bien. C’est décidé : pour mon petit déjeuner, je m’auto-steam !

    J’ai -sans surprise- les lieux pour moi tout seul. Je m’installe au chaud, admire les couleurs, profite du paysage, et de la quasi tranquillité des lieux. La route ne passe pas loin, et même à cette heure là, il y a déjà un peu de trafic. M’en fout. Je m’émerveille… et m’humidifie. Tiens, oui… pas bête ça… dans la vapeur de sources chaudes, il y a de l’eau… mais pas trop, ça va. Sauf peut être pour l’appareil. Bon, c’est décidé, je fais un peu plus attention.

    Je retourne à la voiture, avec dans l’idée de démarrer la journée tranquillement. Il est encore un peu tôt. J’ai repéré une balade avec un ranger à 10h du matin. Ça peut être pas mal. Il y a tellement de messages d’alertes partout par rapport aux ours, par rapport à la nécessité d’avoir son spray au poivre, par rapport au besoin de se promener par groupe de quatre minimum, que j’hésite à partir tout seul avec juste un manche de serpillère pour me protéger. Alors je me contente d’avancer tout pas vite, et d’arriver avec une grosse demi-heure d’avance au début de la balade. C’est parfait : j’ai à nouveau des idées qui se bousculent dans ma tête ce matin… c’est fou comme le fait de n’avoir à penser à rien me laisse du temps pour penser à mon livre… chaque tome a ses propres défis. Pour celui-ci, il semblerait que j’ai énormément de mal à gérer la chronologie… dans quel ordre vont se passer les événements, qu’est-ce qui arrive avant quoi. A est il une conséquence de B ? Ou est-ce que B est une conséquence de A ? Et puis il faut que tout tienne la route, que je garde la continuité avec les deux premiers, alors même que dans l’idée, c’est bien parti pour évoluer…

    Alors je reste assis dans ma voiture à écrire. Et puis à 10 heures, je sors me joindre au petit groupe qui s’est formé. Nous serons 9 plus le guide. Ça me paraît un bon nombre. Jusqu’à présent, je n’ai vu personne voyager seul. Yellowstone se fait surtout en couple. Et à cette période de l’année, je fais largement chuter la moyenne d’âge. Il y a bien quelques autres trentenaires, de rares égarés encore dans la vingtaine, mais plus l’âge augmente, et plus le nombre de spécimens augmentent.

     

    Storm Point

    La balade, en direction d’un lieu nommé « Storm Point » se fait à un rythme très tranquille. Nous mettrons deux heures pour faire deux kilomètres. Le ranger nous donne pas mal d’information en tout genre. J’en attrape une ou deux qui me plaisent un peu plus que les autres. Par exemple, ces marques sur les arbres, ce ne sont pas les ours qui se font les griffes, mais les bisons qui se frottent le dos. J’apprends aussi que 80% des arbres de Yellowstone sont des Lodgepoles. Leur nom est du au fait que, leurs troncs étant extrêmement droits, les indiens les utilisaient comme poteau pour leurs typis. Ce sont des arbres à la croissance très lente, et qui sont heureux sur un sol très pauvre. Et puis après 300 ou 400 ans de forêt de ce type, le sol commence à être suffisamment riche pour passer à un autre type de forêt. Un autre type de résineux, qui a son tour, s’installera pour quelques siècles. Le guide nous parle de ce long processus d’évolution… j’aime la lenteur du phénomène, même si en réalité, il n’est pas vraiment saisissable…

    Et puis il finit en nous donnant trois chiffres : 1000, 5% et 3,5 millions. Le dernier, c’est le nombre de personnes visitant le parc chaque année. Oui, une moyenne de 10,000 par jour… 1000, c’est en miles, l’ensemble des parcours de randonnées. 5%, c’est le pourcentage de touristes qui s’éloigne de la route de plus d’un demi mile (800 mètres)… il nous annonce que nous avons déjà fait 2 miles. Il nous met au défi d’en faire au moins 5 pendant notre séjour à Yellowstone. J’hésite à lui dire que peut être certains touristes ont simplement trop peur de s’éloigner de la route à cause de la paranoïa qui règne autour des ours. Il faudra que j’essaie d’obtenir les chiffres, mais sauf erreur de ma part, les ours ont fait 2 morts en 2011, et aucun depuis. Sur plus de 10 millions de voyageurs, peut être qu’il faut relativiser un peu, finalement…

    Moi, en tout cas, j’ai décidé de relativiser. Je n’ai pas envie de m’acheter un spray au poivre à 60$. Mais j’ai envie de me promener. Alors je vais le faire, en faisant du bruit, comme je sais si bien le faire, en me parlant à moi même, et en me promenant avec mon manche de serpillère déguisée en bâton de tortue ninja en guise d’ultime défense !

    Mais avant, je vais manger un peu ! Oui, je recommence à manger. Je sens que mon corps a de nouveau besoin de nourriture, et je ne vois pas de raison de ne pas l’écouter. Et puis Pelican Creek n’est il pas un bel endroit pour manger ?

     

    Natural Bridge

    Au programme de ma première balade en solitaire en mode guerrier ninja, la visite à un pont naturel. Ce n’est qu’un nom sur la carte, mais en général, j’aime bien ces ponts. Alors je vais jeter un oeil, pour voir. Je comprendrais vite que même si seulement 5% des touristes s’aventurent sur ce genre de sentier, ça en laisse encore beaucoup. Je croise des gens de temps en temps. La plupart sont très sages, avec leur spray au poivre au côté… moi je me dis qu’avec le passage qu’il y a, les ours sont pas fous. Ils vont voir ailleurs.

    Et puis j’arrive à mon pont, et je suis content d’être venu le voir, parce que je le trouve bien beau. Et pour une fois, modeste ! Un panneau compare ce pont avec de lointaines cousines à lui : National Arch, et Landscape Arch, dans les parcs nationaux du sud de l’Utah. C’est vrai que pour les avoir vu, ça n’est pas comparable. Mais moi je l’aime beaucoup ce petit pont, avec son petit ruisseau qui coule en dessous, et surtout, son magnifique arbre, qui pousse à son sommet !

    Bon… il est temps de passer aux choses sérieuses. Jusqu’à présent, j’ai fait du tourisme « de peu d’intérêt ». Je suis allé voir ces choses que vont voir les gens qui ont du temps. Ceux qui ont prévu de passer plus de 10 minutes dans le parc. Mais le prochain point sur ma liste est très claire : « Mud Volcano » est l’une des grosses attractions du parc. Je m’en rends vite compte, en voyant la taille du parking, relativement plein. Je suis heureux d’être en basse saison, finalement…

     

    Mud Volcano

    Il s’agit en fait d’un ensemble de divers types d’activités hydrotermiques. Il y a un circuit de balade court (blindé de monde) et un circuit long, bien tranquille. J’opte évidemment pour la version longue, découvrant toute sorte de choses, les unes après les autres. Il commence à y avoir quelques gros bouillonnement, ainsi que des grosses cuves de boues qui font des bulles. Alors pour information, pour les gens envisageant l’option « bain de boue » : les bactéries présentent dans l’eau réagissent avec le gaz sulfuré qui remontent des profondeurs, pour former de l’acide sulfurique, qui vient attaquer le sol, et faire des grosses flaques de boue. Je soupçonne donc ces bassins d’être on ne peut plus déconseillés à la baignade. En l’occurrence, il y a interdiction stricte de se baigner dans l’ensemble des structures géothermiques du parc. Et fortement déconseillé de se baigner dans les lacs et rivières à température normale (comprendre « complètement glacé »).

    Je m’amuse avec mon appareil photo, en faisant des photos à très haute vitesse. L’effet est toujours saisissant sur des liquides. Là, je trouve que l’on obtient des sculptures abstraites qui me plaisent énormément. Le petit truc du jour : quand on fait des photos d’eau en mouvement (cascade, rivière, goute d’eau…) il est intéressant d’essayer les deux extrêmes au niveau de la vitesse. Soit extrêmement rapide (de l’ordre du millième de seconde) histoire de vraiment figer la moindre goutte d’eau dans les airs, soit au contraire extrêmement lent (une demi seconde, voir même une seconde complète d’exposition – besoin que l’appareil soit très stable par contre) pour avoir de magnifiques effets filés. Les deux options ne sont évidemment pas toujours possible, dépendant de la luminosité ambiante…

    Je m’arrête un moment pour jouer de la flûte à un dragon noir endormi. Je continue d’avancer avec lenteur. Je comprends de plus en plus pourquoi il faut prévoir du temps à Yellowstone. C’est un lieu de contemplation. Rester un moment à regarder les bulles, se régaler les yeux, sans avoir à se presser. Profiter de chaque bassin, parce qu’ils sont tous différents.

    Et découvrir qu’un troupeau de bisons a décidé de passer par là. Alors prendre le temps de les regarder évoluer, de loin. Ils traversent le chemin, et continuent d’avancer, causant un bouchon de touristes. Comme toujours, il y a les deux écoles : ceux qui savent qu’il faut se tenir loin, et ceux qui s’approchent le plus possible, pour éventuellement se faire prendre en photo juste à côté. J’insulte intérieurement les deuxièmes. Tout le monde est calme, mais il suffit d’une mini panique d’un côté ou de l’autre pour que ça vire à la débandade… tout se passera bien. Le troupeau se réinstalle un peu plus loin, sur la suite de ma boucle. Je reste un moment à les regarder, avant de faire demi-tour, pour réattaquer la boucle de l’autre côté (et refaire quelques sculptures en passant).

    Je reste un long moment devant un autre dragon. Cette fois, c’est de la bouche dont il s’agit. Une mini grotte, dont sort de la fumée en permanence, avec l’eau qui fait des vagues à l’intérieur, créant un rythme assez régulier, et profond. De là à imaginer une respiration de dragon, il ne faut pas grand chose en effet… j’essaie d’imaginer comment les indiens interprétaient ce genre d’endroits…

    Et puis je vois aussi « Mud Volcano ». Celui qui a donné son nom à l’endroit. C’était un geyser de boue, qui s’est effondré il y a quelques dizaines d’années, mais à l’époque, il envoyait des jets de boues jusqu’à une dizaine de mètres de haut… j’aurais bien aimé voir ça. Mais la géologie de Yellowstone est en changement permanent. Un petit tremblement de terre, et une source disparait, un geyser se réveille, un autre s’endort… les choses changent beaucoup par ici !

     

    Sulfur Caldron

    Quelques centaines de mètres plus loin sur la route, il y a le « Sulfur Caldron ». Une autre petite curiosité qui respecte les traditions locales de fumée, de boue, et d’odeur pas toujours très agréable.

     

    Yellowstone Valley 

    Le « Mud Volcano » et le « Sulfur Caldron » se trouvent tout les deux sur le bord de la rivière Yellowstone. Qui a donné son nom au lac, et qui a aussi donné son nom au parc. Le lac se déverse dans la rivière qui coule vers le nord, et c’est cet itinéraire que je suis désormais. La rivière est absolument magnifique, et la vallée offre des paysages qui semblent vraiment très « authentiques ». L’un des objectifs des Parcs Nationaux, est de rendre les lieux comme ils étaient avant l’arrivée de l’homme blanc. Faire comme si on arrivait dans cet endroit pour la première fois, sans qu’il n’ait jamais été visité avant. Forcément, avec 3,5 millions de visiteurs par an, c’est un défi… et pourtant, il y a des endroits, comme ça, où si on ignore la route, on pourrait facilement s’imaginer revenu 5 siècles en arrière…

    Les bisons sont à Yellowstone ce que les écureuils sont à Montréal. Enfin… imaginez un écureuil pouvant peser presque deux tonnes, et pouvant passer de « la position assis en lotus » à « je sprinte à 60 kilomètres heures » en moins de cinq secondes…

    Ce qu’ils ont de communs avec les écureuils, c’est qu’on est fasciné par le premier que l’on voit (je garde mon émerveillement de mon réveil dans les bad-lands) et puis au bout d’un moment, on devient blasé d’en voir tellement.

    Non, c’est pas vrai. Je ne suis pas blasé. Je continue à les admirer, à les trouver magnifiques. À aimer leur stoïcisme. Je suis persuadé que les bisons sont de grands philosophes contemplatifs. Ils semblent tellement enracinés dans le moment présent, se foutant complètement du reste…

    Alors quand un troupeau décide de traverser la route, ça crée de jolis bouchons. Et les rangers viennent taper dans leurs mains et faire du bruit pour les motiver à traverser. Les voitures, ils s’en foutent complètement. Alors le parc à une arme secrète : l’ambulance ! A priori, les bisons n’aiment pas trop la sirène et les lumières. Bon, je soupçonne aussi l’ambulance d’être là en cas de problèmes. Parce que je suis pas sûr que j’aimerais ça être le ranger qui fait peur à un taureau d’une tonne et demi pour le forcer à accélérer le pas et finir de traverser la route… (si vous vous posez la question, je suis bien content d’être dans ma grosse voiture plutôt que sur une petite moto, là tout de suite).

    Je finis par arriver au village de Canyon. Qui tient son nom au fait que la paisible vallée de la rivière Yellowstone change complètement de topographie. Le camping de Canyon est fermé pour la saison. Pas envie de faire 60 kilomètres jusqu’au prochain. Ma méthode de la veille a bien marché, alors je tourne un peu dans les différentes zones d’habitation, jusqu’à trouver ce que je cherche. Un grand parking, avec plein de voitures. Et la mienne, d’un seul coup, devient complètement anonyme.

    Je m’installe dans le lobby de l’immeuble. Branche mon ordinateur, et passe un moment à écrire des mails en retard, et à continuer de tenir mon blog à jour (en tout cas, d’avoir tout mes posts prêts à être publiés quand j’ai un peu de temps).

    Et puis je finis par m’allonger dans la voiture, bien au chaud, et presque confortablement. Enfin… avec l’habitude, on s’y fait !

     

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