Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

Écrit par : Sébastien ChionOctober 12th, 2014
  • Voyager seul… voyager avec d’autres personnes… une de ces éternelles questions qui ne trouvent pas vraiment de réponses. J’ai l’impression d’être un voyageur plutôt solitaire. J’aime avancer à mon rythme, selon un itinéraire qui peut être facilement chamboulé, puisqu’il n’engage que moi. J’aime le fait qu’il soit si facile de rencontrer d’autres personnes quand on voyage seul. J’aime ne pas avoir à me poser de question, ou à ajuster mon rythme. C’est, je le conçois, un point de vue très égoïste. Mais après tout, la liberté n’est elle pas l’une des choses que je recherche le plus sur la route ? Laurie pense comme moi. Ce mot, « liberté », la fait tout autant rêver. Nous nous sommes tout de suite compris, à Vancouver, quand nous avons commencé à parler voyage… mais il y a un monde entre la théorie et la pratique. Entre « avoir la même vision du voyage » et « voyager de la même façon ». Prendre le train ensemble à Vancouver pour aller à Eugène n’était pas vraiment un challenge. Mais qu’en est-il une stop ? Qu’en est il de la patience de l’autre ? Qu’en est-il de la méthode de l’autre ? Où s’installer ? Avec ou sans panneau ? Sur une station service pour parler aux gens ou sur le bord de la route ? Combien de temps avant de perdre patience et de décider d’essayer de trouver un meilleur emplacement ?

    Je pensais que quitter Eugène serait facile. J’ai eu tord. Je n’ai pas eu l’impression que notre emplacement était si mauvais… mais nous sommes restés longtemps sur le bord de la route, avant qu’une voiture se décide enfin à s’arrêter ! Nous avons patienté plus d’une heure en discutant, en plaisantant, et en écoutant le feu de circulation répéter à chaque début de cycle « please wait »… pour compenser la longue attente de la première voiture, nous n’avons même pas eu besoin de lever le pouce pour qu’un camion propose de nous embarquer jusqu’à Roseburg, d’où part la route pour Umpqua. Première fois que Laurie monte dans un camion ; je lui laisse volontiers la place à l’avant. Ce qui me permettra d’ailleurs d’assister à une scène magnifique… le chauffeur doit avoir la soixantaine bien avancée. Il dégage un certains sentiment de nostalgie… mélange de « je me sens vieux » et de « je me sens seul ». Il nous a dit « je vous embarque à condition que vous aimiez la country ». En général, je n’aime pas. Mais quand vous l’écoutez sur une autoroute américaine, à l’avant d’un camion, ça change tout. Jusqu’au moment où Laurie reconnait une chanson, et commence à chanter.Une chanson qui doit dater des années 1950 environ. Mais le changement a été immédiat. Notre chauffeur s’est redressé ; il a perdu pendant quelques temps ses tics nerveux. Il s’est même mis à chantonner lui aussi. Je suis prêt à parier qu’il ne chantonne quasiment jamais. Mais là, en présence de cette jeune fille venue de l’autre bout du monde, toute souriante, qui connaissait une chanson de vieille country américaine, je l’ai senti revivre. Pendant quelques minutes, il a eu à nouveau trente ans. Je me suis tu, je les ai regardés tout les deux. J’ai eu la chance à deux reprises par la suite (l’avantage d’avoir pris beaucoup de retard dans l’écriture de ce blog) de voir Laurie réussir ce même tour de magie sur des inconnus.

    Notre camion nous a donc abandonné à Roseburg. J’ai immédiatement reconnu les lieux. C’était il y a quatre ans, je venais de quitter les sources chaudes, et je déposais ici même une personne à qui j’avais donné un lift depuis Umpqua… nous avons continué à pied pendant quelques temps, pour traverser un peu la ville, et trouver un endroit plus pratique pour faire du stop. Pour nous retrouver à nouveau à attendre beaucoup plus longtemps que prévu. Il aura fallu une heure pour que finalement un pick-up propose de nous emmener. Mais cette fois, il n’y a pas de place à l’intérieur. Alors on monte à l’arrière. Et soudain, pour la première fois, j’ai un aperçu de ce à quoi pouvait ressembler le stop à l’époque de Kerouac. À l’époque où les gens s’arrêtaient si facilement pour embarquer des personnes sur le bord de la route. Un pick-up pouvait récupérer cinq ou six passagers, se rendant à des destinations différentes, mais faisant un bout de chemin ensemble, à la faveur de la générosité d’un chauffeur. Quel sentiment grisant de liberté, que d’être assis à l’arrière d’un véhicule traversant la campagne Oregonaise à 110 kilomètres heures, cheveux au vent…

    Beaucoup moins grisant, par contre, l’heure qui avance beaucoup trop vite. Nous sommes partis plus tard que prévu, avons attendu plus que prévu, et la route est un peu plus longue que ce que je pensais. Alors quand notre chauffeur nous dépose, il nous reste encore une trentaine de kilomètres à faire. Et il fait nuit. Je ne suis pas inquiet. Il nous a déposé à une petite station service, je me dis que ça ne posera aucun problème. Laurie attend sur le bord de la route, tandis que je m’approche d’une première voiture, tout sourire. Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche ou de dire quoi que ce soit que j’ai le droit à un « non » des plus agressifs et antipathique. Je ne cherche pas à comprendre, je fais demi-tour, me dirige vers un deuxième véhicule, qui me réserve exactement la même réaction. Il y a quelque chose d’extrêmement violent dans le ton employé, dans la façon dont je suis accueilli. Du coup, je suis sans voix quand le pompiste me dit « pas de ça ici, vous ne pouvez pas parler aux clients ». Il me faudra plusieurs secondes pour remettre mes idées au clair. Pour essayer d’expliquer au pompiste que là, il fait nuit, et que l’on n’a pas vraiment le choix… son mépris me fait comprendre que ça n’est pas la peine d’insister. Nous sommes sur une petite station service au milieu de nul part, relais de chasseurs à l’esprit plus que fermé… c’est rare en Oregon, mais il y en a aussi. Je rejoins Laurie, lui explique la situation. On décide d’attendre un peu avant de prendre une décision. Pourtant, je reste persuadé au fond de moi que nous dormirons aux sources ce soir. Après tout, il fait peut être nuit, mais nous sommes samedi soir, et il est à peine 19h. Nous n’avons pas fini de voir passer des voitures. Et en effet, dix minutes plus tard, une voiture s’arrête. Une énorme voiture… avec une toute petite fille au volant. Elle m’explique qu’elle va à « Dry Creek » et pas plus loin. Elle ne fera aucun détour. Elle insiste beaucoup la dessus. C’est presque surprenant. J’essaie de visualiser. Pour moi, dans mes souvenirs, ça doit être après la route des sources. C’est parfait… elle ne dira quasiment pas un mot du trajet. J’essaie de lui parler, mais sans grand succès. Il y a quelque chose de surréaliste dans tout cela. Cette fille, qui doit avoir dans la vingtaine, mais qui a du mal à voir au dessus du volant, comme si elle conduisait une voiture beaucoup trop grande pour elle, le chauffage à fond, au milieu de la nuit…

    Quand Dry Creek arrive, je reconnais parfaitement où nous sommes. C’est là que nous étions venu faire le plein de nourriture et de bières le deuxième jour, avec Tassa et certains membres de la Fat Kid Kitchen. Je sais aussi que les sources sont un peu plus loin. Dans la petite épicerie, le vendeur nous confirme qu’il nous reste encore 8 miles à faire. Mais que l’on est à un bon endroit pour faire du stop, grâce au lampadaire toujours allumé. Le contraste entre ce gars super sympa et les autres hyper agressifs de la fois d’avant, nous motive à nous acheter deux bières que l’on boira quand nous arriverons aux sources. Parce que même s’il est 20h, j’y crois toujours !

    Et en effet, 15 minutes plus tard, un van s’arrête. Deux italiens qui vont là bas, c’est absolument parfait. On discute un peu avec eux. La conclusion, quand nous arriverons finalement au parking, sera « on vous a donné un lift, mais vous nous avez donné le chemin, c’est un bon échange ». Parce qu’ils étaient complètement perdus et désorientés. J’étais un peu moins perdu qu’eux. Trois ans et demi plus tard, j’ai quand même reconnu une partie du chemin. Pas tout. Mais Laurie a repéré une carte qui nous a sauvé. Et nous sommes finalement arrivés au paradis…

    Un paradis dont le parking déborde de voiture dans tous les sens. J’ai une bouffée d’inquiétude. S’il y a une cinquantaine de voitures ici, je n’ose imaginer le nombre de personnes dans les sources…

    Nous commençons pourtant par régler les problèmes plus terre à terre. Laurie suggère que l’on demande à d’autres personnes si on peut installer notre tente prêt de la leur. Je suis d’accord avec la suggestion. Parce qu’au milieu de la nuit, comme ça, on va avoir du mal à repérer un endroit pratique. Nos premiers interlocuteurs acceptent immédiatement, et un peu après, la tente montée, nous sommes sur le coin du feu (de leur feu) à nous préparer un repas bien mérité.

    Je regarde ma compagne de voyage avec le sourire. Je suis rassuré. Certes, elle voyage depuis longtemps elle aussi. Mais c’est agréable de découvrir qu’elle n’a aucun problème à faire du stop de nuit. Qu’elle ne s’est pas plaint pendant tout le trajet que c’était long d’attendre. Qu’à aucun moment elle n’a évoqué la possibilité de baisser les bras, laisser tomber, et d’attendre le lendemain pour rejoindre les sources. Elle semble prendre tout cela avec le même stoïcisme que moi. Rien n’est grave, et on finira bien par arriver… Tout c’est bien passé, alors que l’on a commencé avec une journée quand même un peu raide. Je me sens plus que rassuré pour la suite.

    Il commence à être assez tard quand nous nous dirigeons finalement vers les sources. Les premières sources chaudes pour Laurie. Je lui ai répété à plusieurs reprises que c’était mes préférées, les plus belles sources chaudes du monde de l’univers connu. Les découvrir de nuit à un petit quelque chose de magique. Et pour moi, me retrouver de nouveau ici est un vrai moment de bonheur. Tant de vrais souvenirstant de souvenirs inventés aussi ! Qu’il est bon d’être de retour à la maison !

    Nous sommes restés une éternité dans l’eau… avant de finalement sortir, et rentrer à la tente, heureux, détendus, et plein de chaleur accumulée.

    Nous n’avons pas bougé de la journée du lendemain. Après un réveil assez tardif -j’ai découvert, avec joie, que Laurie a besoin d’encore plus de sommeil que moi !- le programme s’est avéré assez simple : se promener un peu dans les environs pour montrer à Laurie à quel point c’est magnifique, ramasser du bois en prévision du feu de ce soir, prendre notre temps, discuter, et profiter de l’eau chaude si agréable…

    La mémoire a cette faculté étonnante d’améliorer les souvenirs. Plus le temps passe, plus un endroit nous parait superbe. Une cascade va être plus imposante, un arbre plus majestueux, une rivière plus grande… après trois ans et demi loin d’Umpqua, à en parler, à rêver d’y retourner, à avoir intégré les sources dans mes contes et dans mes livres… j’avais une inquiétude. Et si ça n’était pas aussi bien qu’avant ?

    À ma grande surprise, la petite cascade de mes souvenirs étaient cent fois plus majestueuses. Le petit mur de mousse pouvait presque mériter l’appellation de falaise. En découvrant Cougar Hot Springs quelques temps plus tôt, j’avais remis en questions la beauté d’Umpqua. En revenant sur les lieux, je n’avais plus le moindre doute. Umpqua sera pour toujours et à jamais un de mes paradis sur terre. Un lieu de pèlerinage où il me faudra revenir, de temps à autre, pour me ressourcer…

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