Rue du Pourquoi Pas



Parce qu’il y a toujours une route qui, quelque part, m’attend.
Carnets de route, photos de voyages, et pensées vagabondes.

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Écrit par : Sébastien ChionJanuary 24th, 2020
  • Reprendre la route fait du bien. Ça faisait un moment que j’attendais ça je dois bien le reconnaître. Oui ; même après à peine quelques jours bloqués. En fait, je commence à avoir hâte de franchir cette frontière espagnole. Hâte de me retrouver en Espagne. Hâte de parler espagnol… hâte d’avancer un peu !

    Au moins, l’itinéraire ne demande pas trop de réflexion. Première étape : Collioure (attention, nous sommes en région catalane ; française, certes, mais catalane ; donc le “LL” à une prononciation assez proche du Y, comme en espagnol ; allez pas faire comme moi et prononcer le nom n’importe comment !). Vue la route, ça tourne, ça retourne, ça contretourne, ça monte et ça descend, je ne regrette vraiment pas ma décision de ne pas avoir voulu l’emprunter par grand vent sous la pluie. Et vu le paysage, je ne regrette vraiment pas de pouvoir en profiter au maximum ! C’est beau !

    J’arrive assez vite à Collioure, que je traverse sans réussir à me garer. Finalement, je fini par craquer un peu après la sortie du village, et me pose dans un parking malgré le panneau “interdit aux campings-cars”. Je laisse un petit mot pour préciser que je ne suis là que pour aller me balader. Je ne vais pas dormir ici, z’inquiétez pas m’sieurs-dames.

    Bon, y a pas à dire, la géographie des lieux aide à mettre la ville en valeur. En plus je me suis trouvé un petit chemin en contrebas de la route, bien plus sympa pour rejoindre le village.

    Collioure est colorée ; plutôt agréable pour s’y balader. Les maisons sont jolies, les rues ont un certains charme. On voit assez vite que l’endroit est habitué aux crues soudaines : certaines rues servent de « vase d’expansion » pour les petits ruisseaux qui traversent le village, normalement en souterrain. S’il y a trop d’eau, ça déborde dans la rue. Faut juste éviter de se promener par là où d’oublier sa poussette au milieu quand l’eau monte !

    Ma balade aléatoire me ramène vers la citadelle, fermée pour la visite jusqu’à demain (je soupçonne la météo d’être responsable). Je fais donc le tour, partant explorer les environs, de petites ruelles étroites en bord de mer, en petites ruelles étroites qui montent, en petites ruelles étroites qui descendent.

    Je vais jusqu’au bout du port, vers l’église/chapelle/bâtiment religieux. Pars m’aventurer un peu sur un chemin au pied des falaises, mais celui-ci ne va pas très loin, et reviens me balader dans les ruelles qui montent et les ruelles qui descendent.

    Il y a là beaucoup de boutiques d’artistes et d’artisans. Créateurs en tout genre qui doivent ravir (le lecteur appréciera ici le double sens du verbe) les touristes en haute saison. Là, c’est la basse saison. Donc comme d’habitude, tout -presque tout- est fermé. Je finis ma balade tranquille.

    Depuis le début, il y a ce château là-haut sur la colline qui me fait de l’oeil. Qui me donne envie d’aller le voir. Je me dis que le point de vue doit être sympa… et en temps normal, j’aurai fait le détour. Je serai monté pour voir. Mais je me garde cette aventure pour une autre fois. Peut-être. Là, j’ai envie d’avancer encore un peu.

    De retour à la maison, je reprends la route.

    Je traverse Port Vendre sans m’arrêter. Surtout surpris d’y découvrir un vrai port, avec de vrais (très gros) bateaux qui s’y arrêtent !

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    Peu après, je fais une pause à l’Anse de Paulille. Le paysage est joli, il y a un espace protégé. Je n’ai vu qu’un panneau.

    Je découvre donc que je vais visiter le site d’une ancienne dynamiterie (oui oui, c’est comme ça que ça s’appelle !) fondée par un certains monsieur Nobel. Le nom rappellera peut-être quelque chose au lecteur avisé. Bref, il y a très longtemps, monsieur Nobel a installé ici une fabrique de dynamite. Et celle-ci a bien grandit (vous vous demandiez d’où venaient les explosifs utilisés pour creuser le tunnel du Mont-Blanc ?). Avant de finalement fermer. Le site a été racheté par le conservatoire du littoral ; et pouf, un joli parc est né pour préserver l’endroit.

    Au tout début de ce voyage, en visitant le pont du Gard, je m’interrogeai sur les traces que laisserait notre civilisation. Sur toutes ces choses pas vraiment durables que l’on construisait… en traversant les ruines de la dynamiterie, je me rends compte que voir ces bâtiments quasiment disparus en à peine plus de trois décennies a quelque chose de rassurant au final. Ces choses que nous ne voudront pas garder, il sera facile de les faire disparaître. De la même façon que de nombreux châteaux et édifices religieux ont été démontés pierre à pierre après la révolution, le temps (avec ou sans l’aide de l’homme) fera disparaître la plupart des choses que nous souhaiterons oublier. Faire table rase du passé (j’ai déjà lu ça quelque part il me semble) pour pouvoir reconstruire… mieux. Oui, finalement cette éphémèréité est plutôt pas mal…

    Intéressant comment l’esprit fonctionne. Comment les pensées plutôt négatives de mon début de voyage se sont transformées vers une interprétation plus positive. La boucle est bouclée. Je n’avais pas vraiment besoin de confirmation, et pourtant je le prends comme tel : je suis bel et bien prêt à passer la frontière. À arriver en Espagne. À commencer mon voyage ?

    Il me reste encore un peu de route jusqu’à la frontière. Par exemple, il me faut aller jusqu’à Banyuls, où je déciderai de passer la nuit. Garé un peu avant le village, sur un parking au sommet des falaises, je pars marcher en ville. Si je trouve un endroit qui me plait et une prise électrique, je me pose avec mon ordinateur, et j’écris. Sinon, je ne ferai que me balader. Le ciel reste encore gris, et les panneaux solaires ont du retard à rattraper.

    Pour accéder à la ville, j’ai à nouveau la chance de pouvoir prendre un petit chemin au bord de l’eau plutôt que de passer par la route principale. J’en profite pour admirer la roche de toute beauté ! Entre ses effets moirés et les courbes douces de ses couleurs qui contrastent avec les arrêtes sèches que l’érosion lui a donnée…

    Je déambule un peu au hasard dans les rues de Banyuls. Il est encore trop tôt pour manger. Et trop tard pour faire des photos alors que la nuit est quasiment tombée. Alors je marche tranquillement ; la ville fait beaucoup penser à Collioure. Les deux sont assez identiques, tant par les couleurs des bâtiments, que par les rues tortueuses (qui montent et qui descendent).

    Ne trouvant pas de lieu qui m’inspire (et qui soit ouvert), je m’en reviens tranquillement jusqu’à la maison pour finir la journée.

    Je m’endors en écoutant le bruit des vagues, en regardant les étoiles, et la lumière du phare qui traverse le ciel de temps en temps.

    Comme bien souvent, le Chamion étant bien orienté, c’est la lumière du soleil levant qui me réveille. J’ouvre les yeux. J’admire un moment. Elle est belle la vue depuis ma chambre…

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    Je me rendors sans problème. Pour ressortir du lit un peu plus tard. L’objectif est clair : aujourd’hui, je franchis la frontière.

    La route, encore et toujours, est magnifique. Mais je ne m’arrête que le temps d’attraper un bout de paysage et de repartir. Je ne m’arrête pas non plus à Cerbère. J’attaque la montée du dernier col… col de Belistres. 165m.

    Au niveau du col, posé devant un bâtiment, il y a un vélo particulièrement inspirant.

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    Je repère le propriétaire juste après ; lui repère ma maison. Il me fait des grands signes et vient me voir. On passe un moment à discuter. Lui s’appelle David ; ça fait plus ou moins deux ans qu’il voyage sur son vélo. En octobre, il était en Drôme provençale. Et voilà… on trouve toujours des plus lents que soit ! Bon, en même temps, il n’est pas motorisé, et plutôt chargé !

    Je m’offre une petite balade pour lire les panneaux explicatifs au niveau du col. « Un lugar de memorial ». Un lieu de mémoire. La transition est saisissante : à Argelès, les panneaux parlaient de la route de la liberté. Des français qui aidaient les personnes fuyant le régime nazis à franchir les montagnes. De la seconde guerre mondiale, on ne parle que ça…

    Au col de Belistres, les panneaux parlent des espagnols qui ont fuit Franco. Suite au coup d’État de 1936 et la guerre civile qui a suivi (entre 600 et 700 000 morts -toujours d’après les panneaux) ; suite à la défaite des républicains, début 1939, ce sont dans les 480 000 réfugiés qui doivent fuir l’Espagne. Une grande partie le feront par ce col. À partir du 28 janvier, les autorités françaises autorisent les femmes, les enfants et les personnes âgées à traverser la frontière. À partir du 5 février, les hommes ont le droit de passer aussi, à condition de laisser leurs armes. Pourquoi le 5 février ? Parce que le 6, le camp de réfugiés d’Argelès est prêt à les accueillir. 140 000 personnes passeront le col au cours des deux semaines qui suivront, pour être parquées dans les camps de concentration de Argelès, Saint Cyprien et Le Barcarès.

    Mais à Argelès, on ne mentionne pas ces camps de concentration. On parle juste des chemins de la liberté. On ne parle pas des collabos ; on ne parle pas des français planqués à l’ombre criant « vive Pétain ». Non, en France, on ne se remet jamais en cause. On a toujours été les gentils, et on a toujours bien agis. Peut-être y-a-t’il là l’une des choses qui me fatiguent le plus avec ce pays… il est bien rare de s’y remettre en cause…

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    Sans transition aucune…

    La frontière est là, devant moi, qui m’attend.

    Je l’ai fait… d’un certains côté, il n’y a rien eut de bien difficile. Ça n’a jamais été très compliqué. J’ai juste construit une maison, que j’ai faite homologuer, pour pouvoir traverser les frontières avec. Et la frontière est là… il me reste plus qu’à reprendre la route.

    Je fais parti des gens à qui les amis qui n’ont pas eu de nouvelles depuis quelques temps (quelques semaines) commencent par demander « tu es où en ce moment ». Non pas pour savoir si je suis chez moi ou à l’épicerie, mais dans quel pays. Voilà bien longtemps que le pays n’a pas changé, à vrai dire. Mais j’ai continué d’aller de ville en ville, de région en région. J’ai continué de me balader.

    Pour autant, si j’ai deux passeports, c’est aussi pour passer des frontières.

    582… 582 jours depuis la dernière fois que j’ai passé une frontière. Pour passer trois heures à Genève, pour la fête de la musique il y a deux ans. Si ça ne compte pas, il faut remonter encore une autre année en arrière ; j’étais venu passer le nouvel an 2016-2017 au cap de Creus, à 50 kilomètres au sud. Sur une envie un peu soudaine, avec ma Twingo. J’avais dormi là-bas. J’avais exploré la presqu’île, en profitant pour écrire un conte pour la nouvelle année, avant de remonter par l’Andorre et passer en pays Cathare. J’étais revenu en Espagne, un peu plus d’un mois plus tard. À Amettla-pour une formation plongée annulée à cause de la météo- puis Valencía, où j’étais tombé en amour avec l’architecte Calatrava (que je connaissais déjà sans le savoir depuis bien longtemps). Bon, d’accord, après j’avais aussi fait un petit saut de puces de trois semaines au Québec en mars (oui, j’en profite aussi pour me refaire une chronologie de mes anciens voyages, je m’y perds). Donc 528 jours pour la suite, ou 1040 pour le Québec…

    Mais donc, depuis, plus de passage de frontière. Il faut remonter au millénaire passé (c’est tout dire !) pour trouver dans ma vie une période aussi longue sans passer de frontière. Alors il est temps que je m’y remette. Que je boucle la boucle (oh, encore une boucle!). Que je rejoigne Valencía où je m’étais arrêté à l’époque… et que je vois où tout cela va me mener !

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