Le feu libérateur
Le contraste avec la veille est des plus saisissant. Et dans le même temps, je trouve magnifique de voir que des gens, si promptes à danser la veille, se retrouve si calme ce soir. Un homme hurle « maman » avant de se jeter à genoux, en larmes devant les flammes. Plusieurs personnes pleurent, sans la moindre retenue. Je me sens bizarre, animé par des émotions que je ne contrôle pas vraiment ; que je ne comprends pas vraiment non plus. Le feu m’a toujours fasciné ; rendu là, je pense que ce n’est plus vraiment un secret pour personne… je le respecte et je l’admire. Je n’en ai jamais eut peur. J’ai vu un incendie quand j’étais très jeune ; je m’en souviens pas. Est-ce que c’est ça qui m’a marqué ? Peut être. L’image qui me revient le plus souvent, en terme de souvenirs, c’est ce champ que j’ai enflammé, tout seul comme un grand, quand je devais avoir 7 ou 8 ans.
J’ai exactement tout ce qu’il faut. J’ai le look parfait, l’équipement parfait. Il y a une partie de moi qui veut se donner en spectacle ; une partie de moi qui veut offrir de belles photos aux photographes qui sont par ici ; une partie de moi, enfin, qui en a besoin. Qui veut le faire. Je traverse la foule. M’avance un ou deux pas devant tout le monde et met un genou sur le sol. Tête baissé, je me recueille. Habillé comme je suis, protégé comme je suis, le tube du camel back dans la bouche pour m’hydrater sans bouger, je peux rester aussi longtemps que je veux, sans problème. Je n’ai aucune idée de l’image que je renvoie. C’est bête, peut être, je sais pas. J’espère, en tout cas, que les gens apprécient. Et puis soudainement, je me déconnecte de tout cela. J’oublie l’image que je peux projeter ; ce cadeau que je fais aux autres photographes. Non, je me retrouve dans ma tête, soudainement. Mes pensées s’envolent dans tout les sens. Toutes les questions que je me suis posé, lors de mes deux visites au temple, reviennent en masse. Je n’essaie pas d’y répondre. Je les laisse défiler, les unes après les autres. Elles prennent vie, puis disparaisse. Je les observe. Le vide se refait petit à petit. Je pense à un certains nombre de personnes. Cette fois, ce sont les sentiments qui s’enchaînent les uns après les autres. Souvenirs, nostalgies, regrets. Et puis finalement, le feu chasse tout cela. Il n’y a plus que les flammes dans ma tête. Toutes ces flammes que j’ai vues, qui me fascinent. Le feu, bien souvent, me fait penser à la mort. Un genou en terre, moitié moi même, moitié déguisé, mes pensées volent vers Constance. Elle me manque toujours autant. Si seulement… mes pensées ne sont pas douloureuses. Elles sont nostalgiques, oui, mais j’y suis habitué. Il y a bien longtemps, maintenant, que Constance m’accompagne. Bien longtemps, maintenant, que je sais qu’elle vivra au moins aussi longtemps que moi. Ce soir, pourtant, elles m’ont prise par surprise.
J’ai envie de reprendre contact avec la réalité. Il me reste une dernière chose à faire. Je prends mon sac à dos. En sort quelques photos. Quelques personnes du camp, mais aussi et surtout quelques amis, qui ne sont malheureusement pas près de moi ce soir. Je les jette dans les flammes, avant de rejoindre la foule. Je reste pendant quelques temps dans cette masse de gens plus ou moins mobile, avant de me décider à rentrer au camp. Je vais bien, je suis heureux, mais je suis une boule de nostalgie. Je pense à Kelly, qui part cette nuit. J’ai envie de lui parler, je n’ai pas envie de lui dire au revoir.